jeudi 3 octobre 2013

A rire ou à pleurer, du moment qu'on en vit

Le sourire est apparu derrière mon masque quand j'ai vu sur l'horloge du bloc qu'il ne me restait plus que quelques minutes à passer là, irrépressible. Quand j'ai eu fini de faire le dernier nœud du dernier point je n'ai pas arraché ma casaque tout de suite, j'ai d'abord voulu profiter un instant de la satisfaction qui m'envahissait d'avoir fini (f-i-n-i) et de la litanie qui inondait ma tête plusjamaisplusjamaisplusjamais. On a fait une photo-souvenir de moi en stérile, avec seulement les yeux qui dépassent, et quand j'ai retrouvé S. dans le couloir on riait comme jamais. Les chirurgiens ne devaient pas en revenir de voir ces deux filles sourire autant et même esquisser une petite danse dans le vestiaire, ces deux filles enveloppées d'un manteau bien terne et renfermées pendant les quatre mois passés avec eux si joyeuses à l'idée de leur dire au revoir. Juste avant de passer la porte pour retrouver le grand air un interne m'a dit que vraiment, on allait leur manquer, quand même. Juste pour voir, pour être sure que je ne les sous estimais pas, je lui ai demandé s'il savait comment je m'appelait. Eh bien non, je ne les sous estimais pas. Vingt deux semaines à se voir presque tous les jours et il ne connaissait pas encore mon prénom. Allez, bon vent !

J'ai fait contre mon gré des incursions de l'autre côté de la relation soignant-soigné et ça me terrorise. Je découvre les mots que parfois les docteurs lancent comme des bombes qui éclatent juste au fond de la gorge, font remonter la boule noire d'angoisse et déposent des larmes au coin des yeux.
Alors comme toujours lorsque j'ai peur j'essaie de maîtriser en vain les choses maîtrisables. Il faut que tout soit droit carré et bien rangé sur mon bureau, je me réfugie dans le grand lit blanc pour imaginer en détails combien de pages par jour je vais devoir apprendre pendant combien de jours et combien de semaines avant les partiels avant le concours avant la fin, je compte et recompte les matières les feuilles les heures les arrêts de métro, et je sais bien que tout ça n'est pas normal, mais si ça me permet d'empêcher cette angoisse d'engloutir tout mon cerveau alors tant pis. 
Je suis entrée en cinquième année officiellement il y a quelques jours, et j'essaie tant bien que mal de continuer mon chemin sans (trop) vaciller. Au nouveau stage il fait chaud et moite et mes mains tiennent des tout petits doigts, massent des tout petits pieds, écoutent des trop petits cœurs battre. Je bois des litres de chocolat chaud à l'amande quand mes cours se brouillent devant mes yeux et j'imagine des week end loin, à deux. 


10 commentaires:

  1. Je suis contente pour toi, pour ta 5ème année! Je suis rentrée en 6ème, mais je ne me sens pas prête pour cet Ecn... Mais je ne peux pas non plus attendre encore un an à être externe pour être au "top", un an à tenir les murs de la neuro ou prendre les rendez-vous de la médecine interne et surtout à avoir cette boule au ventre qui ne me quitte plus depuis début octobre... Tant pis, j'y vais, on verra bien! Plein de courage pour toi!!!
    Marion
    PS: Qu'elles sont belles, tes photos!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, vas y, fonce, bats toi...et on verra bien :)

      Supprimer
  2. des yeux dans les arbres3 octobre 2013 à 10:33

    Ces tout petits êtres aux si petits coeurs ne sauront pas dire votre prénom... et pourtant la relation sera autrement humaine que l'endroit que vous venez de quitter avec soulagement. Bonne continuation ! (en limitant les comptes et décomptes - et l'angoisse aussi...)

    RépondreSupprimer
  3. Mais où est passé le long commentaire que j'avais tapé ce matin?! (soupir...)

    RépondreSupprimer
  4. Alors si mes souvenirs n'ont pas été définitivement noyés par les pluies d'orages qui s'abattent sur nous ce soir... Je te disais que dans cet étrange vase clos et surchauffé, aux bips incessants, tu trouveras sans doute un contact humain mille fois plus riche qu'avec tes patients endormis, et les minuscules petits doigts qui s'accrochent aux tiens te laisseront sans doute plus de souvenirs que les sutures...
    Ici, 8 ans plus tard, on se souvient des visages et des prénoms, de la douceur dans la voix, des explications posées, des conseils précieux, des encouragements, tout ce qui fait qu'aujourd'hui, la vie est belle et sereine. Hocine, Karine, Anne, Laurence, Roselyne, Marie-Jo, Sarah, Véronique, Fabien, Olivier, Sandrine, Lise, Marielle....

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh, merci Anne Laure d'avoir pris le temps de re-écrire. J'aimerais bien savoir moi, ce qu'on doit dire à ces mamans qui découvrent leur bébé après nous et qui débarquent au milieu de tous ces fils. Vous me diriez toi et Pourmieuxattendre ?

      Supprimer
  5. Je te souhaite d'être bien dans ton nouveau stage. Ce qu'il convient de dire à ces mamans, je ne sais pas, en fait. Mais je vais te dire autre chose qui m'a beaucoup aidé face à des personnes durement éprouvées qui viennent me voir: ne cherche pas à tout prix à trouver des conseils et des solutions pour les aider. Ecoute-les, laisse les dire leur tristesse et leur peur, sois-là pour eux tout simplement. Et finalement, on se rend compte que c'est ça qui aide vraiment.
    Bon courage en tout cas, Marie

    RépondreSupprimer
  6. Je ne sais pas vraiment ce que l'on peut dire à une maman pour que les liens avec son enfant (ou SES enfants...) se tissent. Je crois surtout qu'il ne faut pas ajouter au poids de la culpabilité que l'on ressent forcément. Leur expliquer, aussi. Les contraintes du service, des horaires -qui fait que parfois, oui, à quelques minutes près, il a fallu donner le bib, ne sachant pas si la maman serait là ou pas... Leur dire ce qui se passe quand elles ne sont pas là, et leur dire combien leur présence apaise les bébés. Il faut aussi leur demander comment elles vont ELLES. ou EUX, parce qu'il y a des papas. Savoir comment ça se passe pour venir, pour gérer les journées... Et respecter les choix. Allaiter, oui, mais entre le tire lait et la fatigue, parfois, ce n'est pas la priorité: il faut juste pouvoir tenir debout pour s'occuper des aînés et venir voir ce tout petit bébé dans son écrin de plexiglas. Il faut aussi leur dire... qu'il faut en profiter pour un dernier repas en amoureux et un ciné avant que le bébé ne sorte!!!! Je crois qu'il faut écouter aussi et surtout...

    RépondreSupprimer
  7. Et lire : http://www.fnac.com/Prix-du-Roman-Fnac-2013-Chambre-2-de-Julie-Bonnie/cp21328/w-4

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Chambre 2 de Julie Bonnie

      Béatrice est auxiliaire de puériculture dans un hôpital et va de chambre en chambre à la rencontre de femmes qui ont ou vont accoucher. Dernière chaque chambre un destin de femme dont l'auteur brosse le rapide portrait pour mieux faire écho au vécu de son héroïne. Confrontée à la réalité crue des méthodes d'accouchements et des conséquences tragiques ou heureuses qui peuvent suivre, Béatrice sera amenée à interroger sa vie passée pour retrouver ce qui a été perdu : sa voie.

      Si la biologie n’est pas toujours très ragoûtante, la romancière Julie Bonnie ambitionne d'écrire la vérité de l’accouchement tel que vécu, subit, avec la volonté de réhabiliter les femmes conditionnées, biberonnées à l’image d’Epinal de la grossesse épanouissante et de la délivrance dans son symbole romantique et édulcoré. Elle dénonce le mensonge séculaire qui condamne les femmes à imiter les codes de bonne conduite de la parfaite maman, élaborés depuis que femme est mère.

      En partant du constat que non, grossesses et accouchements ne sont pas une partie de plaisir, Julie Bonnie entreprend un travail de déculpabilisation et donne la parole à toutes ces femmes qui tombent des nues en découvrant qu’avoir un enfant ce n'est pas ce qu’on leur a vendu - de quoi vraiment crier à la publicité mensongère. Si elle ne dresse pas un portrait flatteur c’est pour mieux mettre en avant leur humanité plutôt que le rôle qu’on leur a toujours attribué.

      Après une existence artistique notre héroïne prise à la gorge par ce choix de vie a suivi une formation d’auxiliaire de puériculture. Hélas, cette nouvelle vie antagoniste, si on l’oppose à celle d’avant, l’étiole. Jour après jour chambre après chambre, elle côtoie le meilleur et le pire de la vie. Elle étouffe dans ce milieu médical cynique dont les acteurs se protègent en réalité pour ne pas sombrer, tant la confrontation quotidienne à la souffrance est pesante. Béatrice souffre du manque d’espace, ancienne danseuse nue, elle bourlinguait autrefois de ville en ville avec une équipe d’artistes, emmenant leur spectacle itinérant sur les routes de France. Vie de bohème, ivresse de la liberté, danse et mouvement sans limite, Béatrice a été heureuse de ne pas être normale. De cette vie elle a eu des enfants, un amant Gabor, le violoniste au caractère de feu dont elle souffre encore de s’être séparée, cause à effet de cette obligation de se faire une vie normale et qui a fait avorter leur couple. Paolo le batteur, franc camarade par qui tout périclitera, puis Pierre 1 et Pierre 2 couple homo improbable dont l’âme sœur finira de brûler dans un acte d’amour ultime, théâtral. De cette vie pleine et ouverte Béatrice a acquis une sensibilité et une réceptivité qui la mettent en marge des codes du monde et de ses sociétés.

      C’est parce qu’elle n’est pas conditionnée qu’elle souffre maintenant de cette expérience de l’hôpital, préférant au cynisme et à l’inertie des émotions humaines, les prises de Bastille de sa collègue Francesca dont le supplément d’âme lui rappelle que la vie est mouvement toujours, que la vie fait écho et qu’elle danse là encore au creux de son ventre. De chambre en chambre Béatrice va de surprises en surprises, violences offensives ordinaires de femmes désemparées face à l’angoisse de l’accouchement dont les repères ont été biaisés par un savoir être procédural réducteur, erroné.

      Supprimer