mercredi 26 octobre 2016

Il y a une fille qui penche

A ma droite la guirlande qui fait un peu noël et m'autorise à compter les jours avant celui où on se retrouvera ici tous les quatre, juste en dessous de la grande étoile lumineuse, la première installée. Un plaid sur les jambes, celui qui m'accompagne depuis les premiers jours de D4 et qui a essuyé tant de morve et de larmes que je ne pourrai jamais l'échanger, un thé brûlant au pain d'épice que ma co interne m'a offert, un matin de l'été où ça n'allait pas du tout et Agnel Obel en boucle depuis ce précieux moment chez E.. C'est mon dernier jour de vacances avant l'année deux mille dix sept et je ne sais pas bien quoi faire de moi même. Evidemment qu'il y a la salle de sport, les courses, l'article à rédiger, mais tout semble demander tant d'efforts, être si au-dessus des forces dont je dispose, là. La tristesse, en s'effaçant peu à peu, a laissé un champ de bataille en friche sur lequel les envies les idées l'énergie ne poussent pas (encore ?). Je n'ai plus mal, puisque je ne sens plus rien, sauf une fatigue immense. Les yeux grands ouverts dans le noir je négocie chaque nuit entre le repos et l'envie de laisser de côté les petits comprimés magiques. Cryoconservation, a dit quelqu'un. J'attends le dégel. 
Avec C. on parle des heures durant de ce stage qui nous a illuminées et des enfants qu'on connait toutes les deux, comme si c'étaient des petits potes, comme si ils faisaient partie du quotidien maintenant et qu'on allait continuer à se donner des nouvelles, se croiser tous les jeudis pour le pansement et le mardi pour la prise de sang. Mais non, on part ils restent, et ne se souviendront surement pas de cette flopée d'interne, eux qui en voient bien trop pendant leur long séjour à l'hôpital. En attendant, on monte des plans pour accueillir les futurs venus, on se filme en train de danser dans les couloirs, on prend des photos la bouche pleine de bonbons, et ils font la moue, un peu, quand je dis que la semaine prochaine je ne serai plus là. Si vous saviez les rires, si vous saviez les mots d'adultes dans leur bouche, la simplicité avec laquelle ils parlent de ces trucs violents que la maladie leur impose, si vous saviez les courses dans le couloir sur les pieds à perf ou les petits camions en plastoc ou nos épaules, si vous saviez la fierté dans ses yeux quand il m'a offert une boite de chocolats et son sourire à elle quand je lui ai montré où j'avais accroché son dessin, si vous saviez comme on est heureux quand celle qui hurlait il y a quelques semaines nous saute au cou et fait le tour du service pour dire bonjour à tout le monde. Il y a eu des journées d'une violence atroce, des soirs où je rentrais hébétée de ce à quoi j'avais assisté, des pleurs que je n'ai raconté à personne parce que voilà, comme m'a dit quelqu'un, tout le monde n'a pas envie de savoir que ça existe. Mais c'est pas ça qui gagne, comme il dirait. Je voudrais les remercier, tous, pour les six mois de joie.



samedi 10 septembre 2016

la nuit putain je n'oublie presque rien

Un an ici. On avait marché sous le soleil, timides arrivés dans cette ville qu'il me faudrait apprivoiser, mais ses pas dans les miens je me sentais capable de conquérir le monde. On avait visité des appartements biscornus, mal fichus, et puis la dame de l'agence avait dit, au fait, j'en ai un autre à vous montrer si vous voulez bien, et on avait eu le coup de foudre, boum, pour la cheminée et le grand miroir dans la chambre, pour le salon immense et baigné de lumière, pour les travaux qu'on y ferait ensemble, pour les murs qui n'attendaient que les petites choses accumulées avec soin depuis des mois. Avant de rentrer à Paris on avait bu une grande bière à la terrasse de ce bar devant lequel je passe chaque matin chaque soir, et j'y pense toujours, un an après, à cette joie qui nous habitait. À l'excitation à l'idée de ce qui arrivait. On avait repeint en blanc, aménagé la chambre, posé une plante sur le faux parquet et dîné des pâtes et des smoothie dans le grand lit qui sentait encore le poivre, un soir de septembre, le premier ici. Un automne pour s'installer. On avait découvert ce bistrot au bout de ma rue qui aura été le fil rouge de ma première année, et qui va fermer ses portes dans les jours à venir. Notre burger inscrit à la carte, et tous les gens de passage qu'on aura emmené le gouter. La veille du tout premier jour à l'hôpital l'angoisse et la boule au ventre comme si j'avais eu six ans et que c'était la rentrée. Et puis l'hiver trop sombre, la violence des premiers mois seule, et les soirées que je passais hagarde sur le canapé du salon sans savoir quoi faire de moi même. Nos week end de retrouvailles et les chocolats chauds pour reprendre du courage avant de rentrer le dimanche soir, les larmes dans la noir de l'autoroute, les heures au téléphone à raconter chacune des histoires de patient que je croisais et qui m'épataient encore. La difficulté à s'intégrer au travail quand la torpeur m'envahissait et que je peinais à être juste là. La découverte pas à pas de C. et son amitié précieuse qui a permis tant de soirées gaies au milieu du brouillard. Et puis un jour, changer de stage, grandir d'un semestre, réchauffer l'engourdissement, se retrouver soi. Il y a eu ce printemps si joyeux, la vie l'envie qui revenaient en moi, le sourire qui se dessinait quand mon réveil sonnait, l'impression d'appartenir à quelque chose, et tout cet accomplissement que j'essayais de partager. La gratitude pour ce quotidien - presque - parfaitement à mon goût à mes souhaits, avec juste un peu plus de lui ça aurait été mieux, mais j'étais si heureuse. Et si vous saviez comme c'est précieux, d'être sure aujourd'hui que j'ai été consciente de cette chance quand je la touchais du bout des doigts. Les quelques après midi à la plage, la découverte du marché, les soirées en terrasse, l'impression d'enfin délier mes bras et jambes dans cette ville que je commençais à faire mienne. Toujours nos retrouvailles, un peu plus compliquées, certes, mais son sourire au réveil et nos mains serrées qui valaient tous les week end du monde à travailler, pour profiter encore plus du goût de ceux ensemble. Et puis un jour, comme ça, comme de rien, les litres de larmes et d'eau salé. Les vacances qui ressemblent à une drôle d'épreuve au lieu du repos attendu, les journées seule à ruminer les souvenirs qui reviennent par flash la nuit le jour, le poids qui écrase les épaules, en attendant le moment où. Les matins sans pouvoir se lever, la douleur sourde, et l'épuisante incompréhension. L'été invincible mais l'impression de ne jamais avoir eu tant de tristesse en moi. Et puis les premiers matins sans flancher, la douleur comme un petit caillou au fond du bide, qui se fait oublier parfois, pas encore assez souvent.

Un an ici, un an à moi, toute seule, un an que je ne sais plus dormir, un an un peu piquant, un an où j'ai grandi comme en dix. Un an parfois un peu lourd à porter, quand on doit s'agenouiller toute la journée pour faire rire des enfants.



jeudi 26 mai 2016

Il y a un an. Je fais tourner dans ma poche la sucette rapportée de Belle Ile par les parents de N., parfum citron, que je n'arrive pas à manger, tandis que ma mère conduit dans les embouteillages parisiens. J'ai choisi une tenue dans laquelle je me sens moi, blouse liberty et collier nuage, mais je crois que je me suis perdue depuis longtemps. On a mesuré nos cernes avec une règle Marine et moi, un soir où il fallait bien trouver matière à en rire, de nos journée pyjama-chignon sale passées à faire des annales qu'on finit pas connaitre par cœur sans y comprendre plus rien. J'ai pris une énorme valise alors que ça ne dure que trois jours, mon père me trouve bizarre, ma mère me dit que j'ai bien raison. Arrivées à l'Ibis sordide du nord de Paris on déballe un appareil à croque monsieur et des bières, pour faire genre, tout va bien mais oui tout va bien, et on mange assises sur le grand lit elle et moi. Il y a les gens de la fac que je n'aime pas dehors, et surtout il y a celui d'avant qui a réussi, même aujourd'hui, a apporter encore un peu d'angoisse et de douleur en récupérant les clés de la chambre que je lui avais réservée du temps où on aurait du venir ensemble. Ces nuits là je n'ai pas dormi, je n'ai pas pleuré, mais j'ai enchaîné les crises d'angoisse (avec la définition qui défile dans le cerveau) (ce qui n'arrange rien, avouons le) et les textos à E. pour essayer de me calmer. Au matin je suis allée jouer mes prochaines années dans un hangar au dessus duquel il y avait une course de moto (oui oui), j'ai vomi sur le papier tout ce que je pouvais pour essayer de mériter pédiatrie-Paris, pis finalement j'ai pas réussi. Parmi les deux options fallait choisir et j'ai du faire un compromis. J'aime pas les compromis. J'ai été fâchée, très, puis j'ai été triste, longtemps. Il y a plusieurs mois un chef m'a fait chialer au beau milieu du service en me cuisinant sur l'ECN. C'est pas complètement accepté, mais on s'apprivoise, l'échec et moi, et depuis quelques semaines la cohabitation se fait plus facile. Il y a bien sûr les heures à la mer volées aux week-end d'astreinte, les cookies qui cuisent de nouveau dans ma cuisine et les soirées burgers avec les amies parisiennes qui viennent dormir parfois, l’apaisement que je gagne peu à peu en apprenant à dire non, et puis surtout il y a le changement de stage. Je n'ai plus besoin de me cacher dans les toilettes pour chialer le mépris des chefs, je passe beaucoup plus de temps à l'hôpital mais j'y reviens chaque matin le sourire aux lèvres parce que j'ai l'impression d'avoir été utile, quand j'arrive à faire bien, on me le dit. Et puis je dors de nouveau la nuit (et ça, ...). Je sors du tunnel de ce premier semestre en réalisant que tout ce qui me plaisait dans la médecine ne m'a pas complètement désertée, finalement, et que ce truc noir qui m'envahissait se limite désormais aux staff auxquels je dois assister dans l'ancien service. 
A la moi d'il y a un an, eh, arrête de râler contre ceux qui te disent que tout le monde est heureux de ce qu'il a finalement, t'es rentrée dans le cliché. 



dimanche 31 janvier 2016

A ceux que le silence rend fou

Le dimanche soir est encore un peu plus douloureux quand il commence par deux heures de voiture sous la pluie, le long de cet autoroute qui m'éloigne de chez moi. Sur le chemin je croise l'hôpital où j'avais passé les trois mois les plus chouettes de mon externat, et ça me semble être il y a un million d'années. Je le salue, eh merci pour ces jolis moments, et je me souviens que le ciel y était rose le matin, comme ici. Ce chez moi à géométrie variable, qui semble toujours être là où je ne suis pas. Ce chez moi que je ne sais plus bien définir, oscille furieusement entre l'appartement que j'essaie d'habiter et la maison où il n'y a plus d'affaire mais bien tous mes souvenirs. Merde, j'ai laissé mon mascara chez moi (à l'appartement) / ce week-end je rentre chez moi (à la maison) / on se retrouve ce soir chez toi ? (et là, je ne sais plus). Sémantique compliquée de l'entre deux rives.  

Un autre dimanche on est allées à la mer avec ma copine-d'ici. Dans la voiture elle avait choisi le CD de Céline Dion et j'ai pensé que j'avais drôlement de chance d'être tombée sur elle (en plus du fait qu'elle m'apporte des cornichons pour égayer mes nuits de garde) (ce qui fait d'elle une personne vraiment précieuse). Au bout de la plage il y avait un coucher de soleil comme on n'en avait jamais vu, un de ceux qu'on voudrait montrer à tous ceux qu'on aime pour leur dire, eh t'as vu ? si une chose si belle existe alors ça va, forcément, ça va !, et on faisait mille photos loupées avec nos téléphones qui rendaient tout bleu ou tout orange, quand on vieux monsieur à vélo est passé et nous a dit "Profitez en bien, ça fait un mois qu'on n'a pas vu cette lumière !". Et puis, comme il l'avait prédit, on a conduit le retour sous des trombes de pluie. 

Un soir où il était là, j'ai profité de sa main dans la mienne pour trouver une nouvelle fois le cran de rendre indélébile cette rancœur subtile que je voudrais transformer en force. Juste au bout de mes doigts il y a cette petite barre qui veut dire free as a bird, comme on l'avait décidé il y a un an et demi. Cette fois ci s'est faite sans douleur, j'ai décidé de le prendre comme un signe. Tout passe. 



dimanche 20 décembre 2015

Du plus loin que me revienne

J'ai relu les textes que j'avais écrit pour mes vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre ans, parce que les mots se faisaient discrets, après le silence de ces dernières semaines. J'ai eu envie de me serrer fort, fort à m'en laisser des traces, en réalisant toute cette peur qui m'habitait il y a trois ans, et qui s'est distillée peu à peu, jusqu'à aujourd'hui, mes vingt-cinq ans. La peur de l'impermanence qui m'étouffait, les larmes qui accompagnaient chacune de mes nuits, une fois la lumière éteinte et son souffle ralenti. La douleur sourde qui m'épuisait, au creux du ventre, au coin du cœur, que tout change et s'effondre, que je dérape glisse me noie. Il y eu un moment de ma vie où chaque soir je hurlais en silence mon angoisse, les joues dévastées par les larmes, et le relire me fait réaliser combien tout ça a aujourd'hui disparu. 
Je vous écris depuis mon lit-radeau, première porte à gauche de mon appartement, devant le mur confetti et à droite de la cheminée hors d'usage mais si jolie. Je vous écris de cette ville que j'ai choisie en septembre, apprivoisée depuis et qui connait chaque matin un peu plus mes pas, sans que pour autant je puisse dire que c'est chez moi. Elle sent le pain grillé et le ciel y est rose un jour sur deux, c'est un bon début. Je vous écris et mes yeux se ferment d'avoir passé la nuit à l'hôpital. Mes yeux sans larmes. Il y a des bougies dans toutes les pièces et quand on passe la porte d'entrée ça sent les huiles essentielles de lavande à cause du flacon que j'ai renversé il y a plusieurs semaines. Je mets tout le temps la même couette blanche, et le matin je reste bien trop longtemps dessous à observer un coin ou l'autre de la pièce où j'ai disposé des photos et les mots doux de mes copines. Je crois que recevoir des courriers dans ma minuscule boîte aux lettres est la chose qui me rend le plus joyeuse ici.
C'est un drôle d'automne que je passe, en tête à tête avec moi même. Décembre est arrivé avec la date anniversaire à laquelle je m'étais promis d'ancrer sur ma peau le tatouage auquel je pense depuis deux ans, et finalement j'ai repoussé. Je me cuisine des purées de courge et de marrons un jour sur deux en écoutant Barbara, je teste une multitude de restaurants de burgers, et j'invite même mes co-internes dans mon préféré - malgré mon inquiétude à l'idée qu'ils critiquent - et bien sur ils sont conquis. Il vient me voir quand on peut, et cahin-caha on se construit un amour à petite distance. Je tiens un journal des jolies choses qu'il lit en semi-cachette quand je prends ma douche, et j'entends son sourire quand j'y parle de lui. 
Parfois j'oublie que ce que je fais chaque jour à l'hôpital est le métier que je rêvais tellement d'apprendre lorsque j'étais externe, et combien chaque petite parcelle de pédiatrie me redonnait de la force pendant les gardes. Pas facile de s'émerveiller des petits patients quand il faut aller vite, vider les box, désengorger les urgences, ne pas remplir trop les lits des étages, gérer le déchoc, et essayer de ne pas zapper l'empathie malgré tout. Heureusement que les adultes malpolis et grincheux qui se trompent de côté me ramènent à la réalité, et alors je prends conscience de la chance de pouvoir ne faire que ça, que des enfants entre mes mains. 
J'ai vingt cinq ans dans quelques jours. Est ce qu'il existe une liste de choses à avoir accomplies à vingt-cinq ans, sous peine d'avoir manqué un étape ? J'avance un jour après l'autre, et je réalise que j'ai peut être un peu laissé de côté le sensationnel et la folie dans cette petite vie que je me construis ici. J'essaie de bien faire et de me tenir droite. Je n'ai plus (trop) peur. Je marche moins vite. J'ai vacillé mais je ne regrette pas les choix que j'ai fait, je crois. En 2015 je n'ai laissé personne me dire que j'étais ridicule de chanter/danser/rire fort ou mettre du rouge à lèvre. J'ai d'ailleurs fait toutes ces choses. 
On va se retrouver à Paris avec ceux qui pourront être là, on mangera le gâteau que je demande chaque année depuis la troisième, et on fera la blague sur l'originalité du choix du menu. Il y aura un sapin parce que ma mère sait combien j'adore ça, et surement des pancakes au matin de noël. 
J'ai vingt-cinq ans, et ça va.

J'espère que vous aussi, vous allez bien. 
Que 2016 vous soit douce. 





lundi 14 septembre 2015




Un midi de septembre 2015. 
Dans une main mon petit pot de confettis et de paillettes, dans l'autre sa main à lui. On ne tremble pas, on prend même le temps de mettre la musique qui m'a fait sourire tout l'été et qui a accompagné les 5000 kilomètres de route des vacances. Ce n'est plus un choix difficile, c'est devenu une évidence avec les deux mois écoulés depuis les résultats, les nuits à réfléchir et les petits matins à en débattre. En dépit de l'éloignement. Malgré les nouveaux sacrifices que médecine me demande. Même si c'est prendre la route vers un peu plus de difficultés. Je me suis faite à ces villes que je ne savais pas placer sur une carte avant d'être forcée à les y chercher. J'ai regardé des photos sur internet, cherché quelques adresses où prendre des goûters, vérifié qu'il y avait bien un monoprix (ha, oui oui) - tout ce qui pouvait me rassurer un peu sur cet inconnu pas si lointain. Quand c'est à mon tour et que l'écran clignote de ces mots irrévocable non répudiable non contestable on rit un peu et on dit top là, je clique. 
Un midi de septembre j'ai choisit de faire de la pédiatrie chaque jour de ma vie. 


lundi 3 août 2015

La division du rêve

La douleur, d’abord, quand je vois le chiffre apparaître devant mes yeux. La douleur sourde qui part du ventre et s’étend de haut en bas, jusqu’au bout des orteils, et l’impression que tout (me) brûle. Non, non, c’est pas possible, je murmure, évidemment, et évidemment que si, c’est bien mon nom, là, à côté de ce chiffre là, ce chiffre bien trop bas, ce chiffre que je n’avais même pas imaginé, ce chiffre qui va m’accompagner pendant les prochaines années, et qui pourtant ne représente rien du tout du travail accompli. Classement de merde. Se lever engourdie, descendre quelques marches et dire à voix basse j’ai raté à ma mère, ne pas lui laisser le temps des paroles réconfortantes, remonter en courant me prostrer dans ma chambre et laisser arriver la colère. L’évidence qui s’impose comme un mécanisme de survie – tant pis je ferai médecine générale à Paris - je ne quitte rien, je ne renonce pas, je me réoriente juste, c’est pas grave, c’est pas grave. Comme dans du coton faire semblant de fêter ça, fêter quoi ?, boire du champagne et manger des sushis, lire la tristesse dans les yeux de mon amoureux et détourner le regard, faire comme si ça avait des avantages de se louper, en rire même. Si vous saviez comme j’aurais voulu les rendre fiers.

Et puis le lendemain, laisser la vague revenir (ou se la prendre en pleine gueule). Le silence de ceux qui devraient être là, les mots maladroits de ceux qu’on n’attendait pas, les reproches – déjà -, alors passer la journée à grignoter de la patacookies pas cuite, hagarde, la radio en bande son couverte par la chouinerie. Se répéter en boucle tout ça pour ça et jurer formellement de ne jamais plus encourager personne à travailler avec acharnement puisque ça ne sert à rien. Réaliser que mon idéal de petite-vie-parfaite n’aura pas lieu, qu’il va falloir réinventer, réfléchir, faire autrement. C’est pas grave, ou peut être que si quand même.

Et puis une semaine après, entendre des mots qui d’un coup font pencher la balance. Oui, du jour au lendemain. Si je le veux je peux partir dans une autre ville, si petite et pluvieuse soit-elle, faire la spécialité dont je rêve depuis que j’ai commencé médecine. Si je le décide je passerai mes journées à faire quelque chose que j’aime – et mes nuits à chialer d’être seule et loin. Celui qui bouscule l’ordre établi ne parle pas de la province – si chouette - ni de « ton rêve » - « tu vas pas l’abandonner quand même ! », mais de place qu’on décide de laisser au travail dans la vie. Il n’y a pas de à tout prix, il y a seulement celui qu’on décide de donner à chaque chose. Et dans mon tableau de plus et de moins, le mot pédiatrie est écrit en police 30 et il semblerait qu'il compense tous les abandons auquel il est associé. 

Et puis un mois après la douleur s’est un peu estompée – pas la colère. Je conchie ce système de classement mais j’ai décidé de ne pas accepter les tant pis. Je ne peux toujours pas mener ma vie comme je le souhaitais mais je choisis de lui faire un pied de nez et de m’adapter à ce qu’elle me laisse comme porte de sortie. Eh, je vais pas me laisser faire, t'entends ? 




Ps : promettez-moi d’empêcher vos enfants de faire médecine – à tout prix cette fois ;)

Pps : si vous vivez dans une ville de province petite et pluvieuse n’y voyez là aucune insulte, et parlez-moi donc des salons de thé charmants qu’on y trouve 

dimanche 28 juin 2015

Plage du Moulleau, un an après, deux ans après, trois ans après. Tu es venue respirer, prendre ton shoot annuel, faire et défaire ton pèlerinage aussi. L'été dernier tu écrivais sur cette même serviette ton cœur apaisé et l'espoir que le doux tienne jusqu'à l'hiver. Tu croisais les doigts tellement fort en tapant ces lettres... Évidemment que rien n´a duré. Tu le savais mais il faut croire que tu as une sacré capacité à encaisser sans flancher. Tu le savais mais t'y croyais quand même. Cœur naïf un peu crétin.
Alors voilà, tu es revenue et depuis tant a changé. Tout se casse, se remue et se reconstruit patiemment. On pourrait dire que tu as appris de cette année, que tu as grandi et que le pèlerinage a un goût de réussite. Mais ça serait encore trop facile. Tout est passé trop vite pour que tu aies eu le temps de te donner du temps. Tu as couru après les jours, attrapé en plein vol les quelques heures de vraie vie, et les mois ont passé sans toi. Tu es là mais tu n'es pas entière, comme l'impression qu'il en manque un bout. C'est donc ça que tu attendais tant ? C'est tout ce que tu en fais ? Ça ne devrait pas être un peu plus flamboyant, mirobolant, incroyable ?
Tu as l'impression que la seule chose qui pourrait te rendre à toi même c'est de rester en tailleur dans ton lit, des heures et des heures en tête à tête avec toi qui mouline, qui ne s'arrête plus, qui continue à rentabiliser chaque seconde de ta journée, dans l'espoir que ça se calme et que tu arrives de nouveau à respirer un peu. Être là, vraiment présente. 

Je monte la rue et je tourne à gauche. J'enlève mon écharpe au même carrefour, l'avant dernier. Paris, trois ans après, je marche toujours aussi vite, je suis quand même en retard de deux minutes, mais désormais je lève les yeux. Je n'ai plus peur d'être seule, je l'apprécie. Je me rends dans le même bâtiment qu'alors mais j'ai changé d'étage pour me rapprocher du rêve auquel j'ai encore le droit de m'accrocher une dizaine de jours. J'essaie de n'entendre que les rires des enfants mais je pense aux parents la nuit. Il y a des choses qui ne changent pas. 

Le blog a eu trois ans un soir de juin. J'ai terminé mon externat sur la pointe des pieds et repousse vaillamment l'idée qu'il faudra un jour passer à l'étape suivante. J'ai bu un verre avec une rencontre de l'été 2012 qui m'a dit bravo pour le chemin parcouru. La phrase est précieusement notée au coin du cœur. Il y a à côté de moi un garçon au petit nez tachederousseurisé qui me bouscule et me fais avancer, même si c'est parfois moins confortable que la tiédeur des gens sans opinion aucune. C'est avec lui que j'ai trinqué à la sangria blanche ce week-end. À nos douleurs, à nos cris, au chamboulement, à nos amours. 



samedi 4 avril 2015

"Tu te rends compte que dans quelques semaines on sera au bord de la mer ? On pourra hurler à l'horizon la peur des résultats, porter des jupes fleuries et avoir du sable entre les orteils, boire du rosé à même les bouteilles. Et sentir le vent chaud sur nos bras. On aura du vernis, oui, du vernis sur les mains qui ne sentiront plus le gel hydroalcoolique ! On se lèvera à midi, on roulera jusqu'à la plage avec les vagues, on prendra une tonne de photos de nous souriantes et sans cernes. On louera un scooter et on fera le tour de l'île, on sautera en parachute et on atterrira au Pyla, on ira à New York et on regardera le soleil se lever fin septembre de l'autre côté de l'atlantique."
(extraits de rêves) 

On vivra fort, on vivra vite. On a trop à rattraper.



ps : merci du fond du cœur pour vos petits mots sur le billet précédent, vraiment.

lundi 16 mars 2015

Ce qui vacille

Ces derniers temps je me retourne souvent sur les sept années qui viennent de s'écouler et je vacille un peu plus que d'ordinaire. Peut être est ce l'approche de la fin, la f-i-n enfin, du statut d'étudiant, des dimanches à travailler de huit heures à vingt-deux heures, des samedi soirs cas cliniques-tisane quand mes amis profitent de Paris la nuit. La fin de cette impression d'imposture aussi, que je ressens dans absolument chaque service qui ne contient pas des petits humains de moins d'un mètre vingt. La fin d'une drôle de vie qui ne correspond tellement pas à celle qu'on imagine d'une fille de vingt quatre ans - le plus bel âge, laissez moi rire -, et le début de celle où je choisis, enfin, de faire le métier pour lequel je me lève péniblement chaque matin.
Le bilan est amère. J'espère que si j'obtiens ce que je voudrais tant au concours j'oublierai un peu ce que je viens de traverser, parce que là, juste maintenant, si on me renvoyait en arrière je ne m’inscrirais ja-mais en fac de médecine. Parce qu'au bout de tout ça et malgré les sacrifices je ne sais même pas si je pourrai choisir le métier qui m'anime depuis la p1. Parce que j'ai perdu beaucoup d'amis (qui voudrait continuer à entretenir une amitié avec quelqu'un qui ne sort pas et n'est jamais là ?), mis en péril des relations amoureuses, demandé énormément à mes parents, été usée. On m'a appris des tonnes de maladies, de traitements et de prises en charge. Je sais me débrouiller dans une chambre avec un patient, paraître sérieuse et crédible même, écrire tout plein de mots clés sur ma feuille et réciter les normes de vos feuilles de prises de sang, passer une soirée à me maudire parce que j'ai oublié un mot sur ma copie et me sentir nulle nulle nulle. Mais pendant qu'ils nous bourrait le crâne en nous répétant régulièrement qu'on ne savait rien, qu'on ne réussirai jamais, que maintenant on était des paresseux et qu'on ne se rendait pas compte de la chance qu'on avait qu'on nous offre quelques gouttes de leur précieux savoir, ils ont oublié de nous regarder fléchir, fatiguer, et pour certain tomber. Je ne compte pas le nombre de co-externes qui ont abandonné, sans parler de celui qui un matin a arrêté de venir en stage parce que sortir de son lit lui paraissait insurmontable et de celle qui a simplement arrêté de manger. Parce qu'en fait c'est pas facile. C'est pas facile à vingt cinq ans de se prendre la mort en pleine tronche sans rien comprendre. C'est pas facile de découvrir que le vie est une vieille pute qui frappe souvent deux fois au même endroit, qu'un papa peut finir au fond d'un lit de réanimation parce qu'il allait chercher sa fille à l'école, que le cœur d'un mec qui pourrait être notre frère peut s'arrêter de battre au milieu d'un match de foot. C'est pas facile de gérer les corps abîmés, la pudeur oubliée et la proximité qu'on nous impose avec les patients par facilité. C'est pas facile de se débrouiller seuls la nuit, avec des gens qui hurlent de douleur et d'autres qui viennent de perdre leur amour - que ce soit un mari ou les fœtus qui me sont tombés dans les mains aux urgences gynéco. Oui, on a choisi de faire un métier avec de l'urgence, de la maladie, de la tristesse. Mais ce paquet qu'on ramène chez nous chaque jour, ce gros tas d'images difficiles à chasser qui resurgissent dès qu'on ferme les yeux, il est parfois un peu lourd pour nos épaules d'étudiant, justement. Et j'ai compris récemment qu'on ne pouvait pas l'imposer à n'importe qui, parce que ceux qui nous entourent n'ont pas décidé, eux, de côtoyer la douleur quotidiennement. C'est pas facile le soir quand on raconte sa journée à son amoureux de ne pas pouvoir raconter le monsieur qui nous a ému aux larmes ce matin en planifiant l'arrêt de ses traitements pour ne pas mourir le jour de l'anniversaire de son petit fils. Parce que ça nous pèse, qu'on y pense, mais que celui en face de nous il n'a pas envie qu'on lui mette sous le nez l'idée même que ça existe. Alors on se retrouve à chouiner seule à un autre moment, et c'est pas facile. 
Et puis il y a ce détail qu'on préférerait ignorer, mais oui, même les soignants peuvent passer du côté soigné ou - ce que j'ai expérimenté - du côté accompagnant. Quand ma mère était en chimiothérapie pour son premier cancer je ne pouvais pas venir lui faire des blagues pour oublier ses cheveux qui tombaient par poignées parce que j'étais en stage, en oncologie. Ironie du sort n'est ce pas ? On tient la main à des patients à l'hôpital alors qu'on ne peut pas être aux cotés de ceux qu'on aime. Cette année ce qui me terrorisait le plus (et me terrorise encore, je sais maintenant qu'on ne peut être surs de rien et il reste deux mois), c'était que quelqu'un rechute dans ma famille avant les ECN, parce que je n'aurais pas pu être présente et l'accompagner comme je l'aurais voulu, y'a le concours à réviser.

Je ne sais pas très bien pourquoi j'ai écrit ce pavé, peut être parce qu'en ce moment il y a un peu trop de gens qui pensent que nous les étudiants en médecine on est tous des vilains qui ne pensons qu'à faire du mal aux patients, peut être parce que c'est la fin (la f-i-n lalalaaaa) et que j'en ai marre, surement parce que je suis fatiguée. Mais voilà, je crois que si on travaille pour relever ceux qui tombent, il faut veiller à ce que nous même ne soyons pas si chancelants.