lundi 14 septembre 2015




Un midi de septembre 2015. 
Dans une main mon petit pot de confettis et de paillettes, dans l'autre sa main à lui. On ne tremble pas, on prend même le temps de mettre la musique qui m'a fait sourire tout l'été et qui a accompagné les 5000 kilomètres de route des vacances. Ce n'est plus un choix difficile, c'est devenu une évidence avec les deux mois écoulés depuis les résultats, les nuits à réfléchir et les petits matins à en débattre. En dépit de l'éloignement. Malgré les nouveaux sacrifices que médecine me demande. Même si c'est prendre la route vers un peu plus de difficultés. Je me suis faite à ces villes que je ne savais pas placer sur une carte avant d'être forcée à les y chercher. J'ai regardé des photos sur internet, cherché quelques adresses où prendre des goûters, vérifié qu'il y avait bien un monoprix (ha, oui oui) - tout ce qui pouvait me rassurer un peu sur cet inconnu pas si lointain. Quand c'est à mon tour et que l'écran clignote de ces mots irrévocable non répudiable non contestable on rit un peu et on dit top là, je clique. 
Un midi de septembre j'ai choisit de faire de la pédiatrie chaque jour de ma vie. 


lundi 3 août 2015

La division du rêve

La douleur, d’abord, quand je vois le chiffre apparaître devant mes yeux. La douleur sourde qui part du ventre et s’étend de haut en bas, jusqu’au bout des orteils, et l’impression que tout (me) brûle. Non, non, c’est pas possible, je murmure, évidemment, et évidemment que si, c’est bien mon nom, là, à côté de ce chiffre là, ce chiffre bien trop bas, ce chiffre que je n’avais même pas imaginé, ce chiffre qui va m’accompagner pendant les prochaines années, et qui pourtant ne représente rien du tout du travail accompli. Classement de merde. Se lever engourdie, descendre quelques marches et dire à voix basse j’ai raté à ma mère, ne pas lui laisser le temps des paroles réconfortantes, remonter en courant me prostrer dans ma chambre et laisser arriver la colère. L’évidence qui s’impose comme un mécanisme de survie – tant pis je ferai médecine générale à Paris - je ne quitte rien, je ne renonce pas, je me réoriente juste, c’est pas grave, c’est pas grave. Comme dans du coton faire semblant de fêter ça, fêter quoi ?, boire du champagne et manger des sushis, lire la tristesse dans les yeux de mon amoureux et détourner le regard, faire comme si ça avait des avantages de se louper, en rire même. Si vous saviez comme j’aurais voulu les rendre fiers.

Et puis le lendemain, laisser la vague revenir (ou se la prendre en pleine gueule). Le silence de ceux qui devraient être là, les mots maladroits de ceux qu’on n’attendait pas, les reproches – déjà -, alors passer la journée à grignoter de la patacookies pas cuite, hagarde, la radio en bande son couverte par la chouinerie. Se répéter en boucle tout ça pour ça et jurer formellement de ne jamais plus encourager personne à travailler avec acharnement puisque ça ne sert à rien. Réaliser que mon idéal de petite-vie-parfaite n’aura pas lieu, qu’il va falloir réinventer, réfléchir, faire autrement. C’est pas grave, ou peut être que si quand même.

Et puis une semaine après, entendre des mots qui d’un coup font pencher la balance. Oui, du jour au lendemain. Si je le veux je peux partir dans une autre ville, si petite et pluvieuse soit-elle, faire la spécialité dont je rêve depuis que j’ai commencé médecine. Si je le décide je passerai mes journées à faire quelque chose que j’aime – et mes nuits à chialer d’être seule et loin. Celui qui bouscule l’ordre établi ne parle pas de la province – si chouette - ni de « ton rêve » - « tu vas pas l’abandonner quand même ! », mais de place qu’on décide de laisser au travail dans la vie. Il n’y a pas de à tout prix, il y a seulement celui qu’on décide de donner à chaque chose. Et dans mon tableau de plus et de moins, le mot pédiatrie est écrit en police 30 et il semblerait qu'il compense tous les abandons auquel il est associé. 

Et puis un mois après la douleur s’est un peu estompée – pas la colère. Je conchie ce système de classement mais j’ai décidé de ne pas accepter les tant pis. Je ne peux toujours pas mener ma vie comme je le souhaitais mais je choisis de lui faire un pied de nez et de m’adapter à ce qu’elle me laisse comme porte de sortie. Eh, je vais pas me laisser faire, t'entends ? 




Ps : promettez-moi d’empêcher vos enfants de faire médecine – à tout prix cette fois ;)

Pps : si vous vivez dans une ville de province petite et pluvieuse n’y voyez là aucune insulte, et parlez-moi donc des salons de thé charmants qu’on y trouve 

dimanche 28 juin 2015

Plage du Moulleau, un an après, deux ans après, trois ans après. Tu es venue respirer, prendre ton shoot annuel, faire et défaire ton pèlerinage aussi. L'été dernier tu écrivais sur cette même serviette ton cœur apaisé et l'espoir que le doux tienne jusqu'à l'hiver. Tu croisais les doigts tellement fort en tapant ces lettres... Évidemment que rien n´a duré. Tu le savais mais il faut croire que tu as une sacré capacité à encaisser sans flancher. Tu le savais mais t'y croyais quand même. Cœur naïf un peu crétin.
Alors voilà, tu es revenue et depuis tant a changé. Tout se casse, se remue et se reconstruit patiemment. On pourrait dire que tu as appris de cette année, que tu as grandi et que le pèlerinage a un goût de réussite. Mais ça serait encore trop facile. Tout est passé trop vite pour que tu aies eu le temps de te donner du temps. Tu as couru après les jours, attrapé en plein vol les quelques heures de vraie vie, et les mois ont passé sans toi. Tu es là mais tu n'es pas entière, comme l'impression qu'il en manque un bout. C'est donc ça que tu attendais tant ? C'est tout ce que tu en fais ? Ça ne devrait pas être un peu plus flamboyant, mirobolant, incroyable ?
Tu as l'impression que la seule chose qui pourrait te rendre à toi même c'est de rester en tailleur dans ton lit, des heures et des heures en tête à tête avec toi qui mouline, qui ne s'arrête plus, qui continue à rentabiliser chaque seconde de ta journée, dans l'espoir que ça se calme et que tu arrives de nouveau à respirer un peu. Être là, vraiment présente. 

Je monte la rue et je tourne à gauche. J'enlève mon écharpe au même carrefour, l'avant dernier. Paris, trois ans après, je marche toujours aussi vite, je suis quand même en retard de deux minutes, mais désormais je lève les yeux. Je n'ai plus peur d'être seule, je l'apprécie. Je me rends dans le même bâtiment qu'alors mais j'ai changé d'étage pour me rapprocher du rêve auquel j'ai encore le droit de m'accrocher une dizaine de jours. J'essaie de n'entendre que les rires des enfants mais je pense aux parents la nuit. Il y a des choses qui ne changent pas. 

Le blog a eu trois ans un soir de juin. J'ai terminé mon externat sur la pointe des pieds et repousse vaillamment l'idée qu'il faudra un jour passer à l'étape suivante. J'ai bu un verre avec une rencontre de l'été 2012 qui m'a dit bravo pour le chemin parcouru. La phrase est précieusement notée au coin du cœur. Il y a à côté de moi un garçon au petit nez tachederousseurisé qui me bouscule et me fais avancer, même si c'est parfois moins confortable que la tiédeur des gens sans opinion aucune. C'est avec lui que j'ai trinqué à la sangria blanche ce week-end. À nos douleurs, à nos cris, au chamboulement, à nos amours. 



samedi 4 avril 2015

"Tu te rends compte que dans quelques semaines on sera au bord de la mer ? On pourra hurler à l'horizon la peur des résultats, porter des jupes fleuries et avoir du sable entre les orteils, boire du rosé à même les bouteilles. Et sentir le vent chaud sur nos bras. On aura du vernis, oui, du vernis sur les mains qui ne sentiront plus le gel hydroalcoolique ! On se lèvera à midi, on roulera jusqu'à la plage avec les vagues, on prendra une tonne de photos de nous souriantes et sans cernes. On louera un scooter et on fera le tour de l'île, on sautera en parachute et on atterrira au Pyla, on ira à New York et on regardera le soleil se lever fin septembre de l'autre côté de l'atlantique."
(extraits de rêves) 

On vivra fort, on vivra vite. On a trop à rattraper.



ps : merci du fond du cœur pour vos petits mots sur le billet précédent, vraiment.

lundi 16 mars 2015

Ce qui vacille

Ces derniers temps je me retourne souvent sur les sept années qui viennent de s'écouler et je vacille un peu plus que d'ordinaire. Peut être est ce l'approche de la fin, la f-i-n enfin, du statut d'étudiant, des dimanches à travailler de huit heures à vingt-deux heures, des samedi soirs cas cliniques-tisane quand mes amis profitent de Paris la nuit. La fin de cette impression d'imposture aussi, que je ressens dans absolument chaque service qui ne contient pas des petits humains de moins d'un mètre vingt. La fin d'une drôle de vie qui ne correspond tellement pas à celle qu'on imagine d'une fille de vingt quatre ans - le plus bel âge, laissez moi rire -, et le début de celle où je choisis, enfin, de faire le métier pour lequel je me lève péniblement chaque matin.
Le bilan est amère. J'espère que si j'obtiens ce que je voudrais tant au concours j'oublierai un peu ce que je viens de traverser, parce que là, juste maintenant, si on me renvoyait en arrière je ne m’inscrirais ja-mais en fac de médecine. Parce qu'au bout de tout ça et malgré les sacrifices je ne sais même pas si je pourrai choisir le métier qui m'anime depuis la p1. Parce que j'ai perdu beaucoup d'amis (qui voudrait continuer à entretenir une amitié avec quelqu'un qui ne sort pas et n'est jamais là ?), mis en péril des relations amoureuses, demandé énormément à mes parents, été usée. On m'a appris des tonnes de maladies, de traitements et de prises en charge. Je sais me débrouiller dans une chambre avec un patient, paraître sérieuse et crédible même, écrire tout plein de mots clés sur ma feuille et réciter les normes de vos feuilles de prises de sang, passer une soirée à me maudire parce que j'ai oublié un mot sur ma copie et me sentir nulle nulle nulle. Mais pendant qu'ils nous bourrait le crâne en nous répétant régulièrement qu'on ne savait rien, qu'on ne réussirai jamais, que maintenant on était des paresseux et qu'on ne se rendait pas compte de la chance qu'on avait qu'on nous offre quelques gouttes de leur précieux savoir, ils ont oublié de nous regarder fléchir, fatiguer, et pour certain tomber. Je ne compte pas le nombre de co-externes qui ont abandonné, sans parler de celui qui un matin a arrêté de venir en stage parce que sortir de son lit lui paraissait insurmontable et de celle qui a simplement arrêté de manger. Parce qu'en fait c'est pas facile. C'est pas facile à vingt cinq ans de se prendre la mort en pleine tronche sans rien comprendre. C'est pas facile de découvrir que le vie est une vieille pute qui frappe souvent deux fois au même endroit, qu'un papa peut finir au fond d'un lit de réanimation parce qu'il allait chercher sa fille à l'école, que le cœur d'un mec qui pourrait être notre frère peut s'arrêter de battre au milieu d'un match de foot. C'est pas facile de gérer les corps abîmés, la pudeur oubliée et la proximité qu'on nous impose avec les patients par facilité. C'est pas facile de se débrouiller seuls la nuit, avec des gens qui hurlent de douleur et d'autres qui viennent de perdre leur amour - que ce soit un mari ou les fœtus qui me sont tombés dans les mains aux urgences gynéco. Oui, on a choisi de faire un métier avec de l'urgence, de la maladie, de la tristesse. Mais ce paquet qu'on ramène chez nous chaque jour, ce gros tas d'images difficiles à chasser qui resurgissent dès qu'on ferme les yeux, il est parfois un peu lourd pour nos épaules d'étudiant, justement. Et j'ai compris récemment qu'on ne pouvait pas l'imposer à n'importe qui, parce que ceux qui nous entourent n'ont pas décidé, eux, de côtoyer la douleur quotidiennement. C'est pas facile le soir quand on raconte sa journée à son amoureux de ne pas pouvoir raconter le monsieur qui nous a ému aux larmes ce matin en planifiant l'arrêt de ses traitements pour ne pas mourir le jour de l'anniversaire de son petit fils. Parce que ça nous pèse, qu'on y pense, mais que celui en face de nous il n'a pas envie qu'on lui mette sous le nez l'idée même que ça existe. Alors on se retrouve à chouiner seule à un autre moment, et c'est pas facile. 
Et puis il y a ce détail qu'on préférerait ignorer, mais oui, même les soignants peuvent passer du côté soigné ou - ce que j'ai expérimenté - du côté accompagnant. Quand ma mère était en chimiothérapie pour son premier cancer je ne pouvais pas venir lui faire des blagues pour oublier ses cheveux qui tombaient par poignées parce que j'étais en stage, en oncologie. Ironie du sort n'est ce pas ? On tient la main à des patients à l'hôpital alors qu'on ne peut pas être aux cotés de ceux qu'on aime. Cette année ce qui me terrorisait le plus (et me terrorise encore, je sais maintenant qu'on ne peut être surs de rien et il reste deux mois), c'était que quelqu'un rechute dans ma famille avant les ECN, parce que je n'aurais pas pu être présente et l'accompagner comme je l'aurais voulu, y'a le concours à réviser.

Je ne sais pas très bien pourquoi j'ai écrit ce pavé, peut être parce qu'en ce moment il y a un peu trop de gens qui pensent que nous les étudiants en médecine on est tous des vilains qui ne pensons qu'à faire du mal aux patients, peut être parce que c'est la fin (la f-i-n lalalaaaa) et que j'en ai marre, surement parce que je suis fatiguée. Mais voilà, je crois que si on travaille pour relever ceux qui tombent, il faut veiller à ce que nous même ne soyons pas si chancelants. 


vendredi 30 janvier 2015

Quand bien même elle pleure, des rivières

Quand j'ai choisi ce stage j'ai tout de suite pensé à la mort, la peur, la noirceur et la souffrance, évidemment. J'ai peut être ressenti du dégoût -même si c'est difficile à avouer-, de devoir me préparer à côtoyer ces corps décharnés et douloureux, ces peaux vieillies, ridées, lésées, fixer ces yeux dilués et lointains. Et pourtant. Pourtant, je suis en soins palliatifs depuis plusieurs semaines et ce que j'observe chaque matin c'est de la grâce, oui, et de l'amour. De l'amour qui déborde, difficile à contenir et à épancher, de l'amour inquiet, de l'amour trop tard et de l'amour urgent. De l'amour pour des enfants perdus de vue qui reviendront juste avant qu'il ne soit trop tard serrer leur père dans leurs bras. De l'amour qui enveloppe cette très vielle dame qui s'éteint au milieu des chansons entonnées par trois générations. De l'amour qu'on redécouvre et ce monsieur qui ne fermait plus l’œil depuis des semaines qui réalise que lorsqu'il s'allonge contre le corps de sa femme il s'endort immédiatement, "la chaleur ça endort docteur", et l'amour ça rassure, monsieur. 

Quatrième étage, fond du couloir, entre deux paravents, il me dit "Vous avez entendu, ils annoncent de la neige". On ne voit plus que ses yeux qui brillent à cette idée, regarder la neige tomber depuis son lit d'hôpital. Deux étages plus haut elle sourit, toute petite tête ronde qui dépasse des trois couvertures - le chauffage est cassé dans sa chambre et elle s'en accommode. Qu'est ce que j'étais heureuse hier, m'explique-t-elle. Mes amies sont venues, on a fait une très belle fête, très très belle fête, on a même eu beau temps ! Elle s'agite, tire sur ses fils, elle s'inquiète pour son départ proche dans une autre structure mais sourit toujours, ses amies lui avaient tant manqué. Hier j'étais là, il faisait gris et froid, il n'y a que sa fille qui est venue la voir, inquiète, fatiguée. Il faut croire que parfois, la maladie en grignotant le cerveau fait réapparaître de jolies images chez les vieilles dames usées. Chambre au milieu du couloir, elle replace ses chaussons de ses mains qui tremblent. On parle de ses filles qu'elle veut préparer à sa disparition : "on s'aime trop docteur, alors je voudrais les empêcher de venir me voir pour qu'elles s'habituent vous voyez, mais j'y arrive pas". Je pense à ma mère, je me dis qu'elle serait tout à fait capable de penser pareil. J'espère qu'elle n'y arriverait pas non plus. "On n'est pas exceptionnels comme famille hein, mais on n'est pas mal". Autre bâtiment, aile A. Trois semaines qu'elle est enfermée dans cette chambre sans pouvoir en sortir, n'embrassant ses enfants qu'à travers un masque. Chaque matin elle nous demande ses résultats espérant une petite hausse de ses défenses immunitaires, chaque matin on pousse la porte désolées d'apporter de mauvaises nouvelles. Cette fois, elle n'attend plus : "ne vous inquiétez pas pour moi, je ne perds pas confiance". On se regarde décontenancées. Je crois qu'on a toutes les deux envie de la serrer contre nous. 

Ce n'est pas de la médecine comme on nous l'apprend à l'hôpital. Ce ne sont pas des diagnostics, des imageries à obtenir rapidement, des rendez vous à réserver et des bilans à rédiger. Ce n'est pas de la médecine debout, entre deux portes, vous m'excuserez mais je dois aller voir douze patients avant midi alors je ne peux pas vous écouter. C'est prendre le temps, entrer à tout petits pas, apprivoiser, s'asseoir sur cette chaise et écouter. Les familles, les patients, ceux qui accompagnent et ceux qui pansent. C'est la grâce des dernières heures qui s'envolent, pétries de douceur pour un peu, juste un peu, apaiser les larmes des cœurs. 

mercredi 14 janvier 2015

On ira voir la mer, on fera tourner des robes à paillettes et on accrochera des guirlandes dans de tout nouveaux salons. Après ce mois de décembre rugueux, douloureux, un peu trop lourd à porter pour mes petites épaules je n'attends pas beaucoup des premiers mois de 2015. On mettra la musique très fort dans la voiture et on roulera jusqu'à ce que mes paupières soient lourdes. A l'horizon la prochaine vie est encore embuée et ces derniers temps il est un peu plus difficile de trouver la force de faire avancer les pages. Je me surprends à regarder la pluie s'écouler sur la vitre de ma chambre bien trop souvent et il faut parfois un courage infini pour rassembler mes pensées sur le travail à abattre, jours après jours, semaines après semaines, interminable. On ouvrira ces livres de pâtisserie qui n'attendent que d'être tachés d'après midi à manger la pâte avant même qu'elle soit cuite, on aura mal au ventre et on s'amusera de notre gourmandise. Il y a eu toute cette douleur depuis mercredi 7, les informations qui arrivaient au goutte à goutte entre deux partiels et nos mots maladroits, choqués, apeurés. Je n'oublierai pas ce soir là, mes deux parents sur le canapé jaune les yeux rivés sur la télévision qui débitait bien trop d'horreurs à la minutes, larmes aux yeux et mains entrelacées. Mes mots vides de sens parce que plus rien ne tournait rond, mais ce besoin qu'on a eu d'en parler encore et encore même si on savait qu'ensuite la peur reviendrai me trouver la nuit. On parlera d'amour, de garçons qui se cherchent, de filles qui s'aiment, jusqu'au petit matin, et on dormira tout le jour sans que ça n'ait la moindre importance puisqu'il n'y aura plus cette chape de plomb sur nos épaules, plus de programme de révision, plus d'annales, plus de cas cliniques. Il faudrait que je pardonne à 2014. Que je vois dans les larmes que j'ai versées autant de moments qui m'ont construite, des petites briques qu'on empile peu à peu pour ne plus se laisser ébranler. Il faudrait que j'enlève les dernières échardes, même si elles semblent si fines qu'on pense devoir vivre avec toute la vie. On filera droit devant, loin.


mercredi 24 décembre 2014

Des ahuris / des ébahis / qui guettent les comètes / les planètes et les épiphanies

J'ai vingt-quatre ans et la forme physique d'une vieille dame de quatre-vingt hivers, fatigue chevillée au corps et yeux cernés d'apprendre toutes ces maladies. J'ai vingt-quatre ans et le sourire d'une enfant, petite fille écarquillés devant tout ce qui brille et qui réchauffe, le cœur qui s'emballe un peu trop vite pour un peu trop tout, des papillons dans le ventre et des rêves partout dans la tête. J'ai vingt-quatre ans et je suis debout, me dandinant parfois d'une jambe sur l'autre, vacillant quand on me bouscule mais malgré ça toujours droite, les yeux vers l'horizon et les pieds cramponnés à ce fil qui m'a semblé si fragile et chancelant. J'ai vingt-quatre ans et derrière moi les espoirs de l'hiver dernier, l'ironie des douze derniers mois s'est chargée de me rappeler l'absurdité des vœux d'anniversaire. Je marche droit, la vie devant. 2014 ne se sera pas fait sans larmes. J'ai quelques bleus au cœur, les ongles un peu rongés, je tire sans cesse sur ma jupe qui remonte et fais toujours le même sourire gêné sur les photos. Je suis un peu plus depuis quelques mois et je redécouvre toutes ces choses que j'avais oubliées de moi. Il y a une main qui tient fort la mienne et ne semble pas vouloir se dérober lorsque je laisse s'échapper des brides de vrai. Il y a eu des larmes, oh oui, mais il y a eu aussi tellement de sourires radieux, de cheveux au vent, de poings serrés, & puis de l'amour timide et des cœurs qui palpitent. Il y a eu la maladie, celle qui s'accroche encore et toujours depuis six ans et qui en nous écartelant nous resserre un peu plus. On continuera d'apporter des gâteaux au yaourt sur des plateaux fleuris au fin fond d'un service de soin palliatif si ça peut faire éclore un sourire, on ne se lâchera jamais les mains dans les églises gelées, on y lira aussi des textes de Brassens, on essaiera de garder malgré tout un peu d'espoir et on continuera d'en rire, derrière le rideau de douleur, de notre famille cabossée qui s'aime tant. Et puis on boira des coups, là-bas, sur une petite île près de la Turquie, avec du vin doux et de la pastèque en leur honneur. On se serre et on s'embrasse, j'ai vingt-quatre ans, on trinque, à nos amours.


samedi 6 décembre 2014


Il y a un an on avait mangé des éclairs au café au milieu de la nuit. Oui, c'est de ça dont je me rappelle. Notre course folle, zigzaguants entre les voitures ivres de chagrin, pour aller chercher le paquet soigneusement emballé que ma mère était allé acheter avant d'accourir à l'hôpital. Je crois que je n'ai même jamais su à qui ces éclairs étaient destinés, mais leur goût sucré au milieu des larmes qui coulaient sur nos joues rouges, dans le noir de la nuit et le froid de décembre, mangés à petites bouchées sur ces marches gelées de la sortie de secours, ça, je me souviens. Leurs yeux frottés, la télévision du gardien qui vociférait, la douceur des cheveux bouclés de ma cousine que j'ai caressés sans fin, la bouche qui tremblait de mon cousin, si petit recroquevillé dans les bras de sa mère, et puis nos rires, malgré tout, contre cette vie qui s'acharne. Cette drôle de pièce remplie de fausses fleurs et de tasses émaillées pour recueillir la douleur de ceux qui restent et ma tête qui tombait encore et encore alors que je tentais de maintenir tant bien que mal mes yeux ouverts. Je voulais tenir jusqu'au bout - moi aussi -. Il y a eu tout ce qui est trop difficile pour être écrit et même prononcé, la détresse profonde dans les yeux de ceux qu'on aime, et ces images immondes de la maladie qui gagne. Tout ce qui s'invite dans les cauchemars et qui sort en gerbe ce soir. 
On l'a fait. 
& on n'oublie rien. Du tout. 


jeudi 20 novembre 2014

Tant qu'on n'a pas brûlé le décor

Je ne sais pas comment c'est arrivé, exactement, mais il y a eu ce matin dont on avait parlé tout l'été avec G., ce matin fabuleux où la chape de plomb qui t'écrase-t'étreint-t'abasourdi a disparu, envolée avec la nuit. Et je découvre que, centimètre par centimètre, je peux de nouveau aller vers les autres. Recueillir leurs peines sans que la mienne n'étouffe chaque petite parcelle de mon empathie, sourire à leurs sourires parce que ça-va, oui, ça va même très bien, croiser de nouvelles mains, s'accrocher un tout petit peu, juste le temps de le réaliser, à des paroles douces - et découvrir que ça manquait cruellement depuis bien longtemps. Marcher à tout petits pas sur un nouveau chemin qui semble bien moins sinueux.

Je ne sais pas quand c'est revenu, exactement, cette angoisse au fond de la gorge. Peut être avec les jours qui perdent en luminosité, arrivé à petits pas avec la nuit, apparu un matin de brouillard, dans les dates qui me rappellent douloureusement ce que l'on vivait l'an dernier, à l'ouverture de ce fichu livre de cancéro et ses pages que j'évite consciencieusement. Le jour maudit qui flotte sur le calendrier comme un drapeau pirate, à la fois l'envie d'y être pour pouvoir dire on l'a fait, ça fait un an et on est toujours là poings serrés, et tout en même temps ne jamais ja-mais devoir réaliser que ça fait si longtemps que l'on a pas vu le fond de ses yeux et que l'on a réussi à vivre sans. L'envie de vomir quasi permanente depuis deux jours, exactement comme en décembre dernier jusqu'à ce que E. me fasse réaliser l'évidence de l'origine des nausées - la gorge serrée - l'impossibilité d'avaler ma salive sans forcer. Je naviguais en eaux troubles, un peu paumée dans ma douleur - et ma colère, oh oui cette colère - mais j'ai appris à oser baisser les armes pour laisser venir toutes ces larmes que je gardais pour moi. J'en ressortirai lessivée-essorée-épuisée si il le faut mais cette fois ci je ne me battrai pas contre ma peine. Viens là que je te laisse couler jusqu'à ce qu'il n'y ait plus une seule petite goutte de toi en moi, juste les souvenirs et nos rires quand on repense à lui. 

"Après la pluie vient toujours le soleil, en attendant il y a les arc en ciel" a dit G., ça tombe bien, c'est chouette les arc en ciel.