vendredi 28 juin 2013

Un sourire sous le ciel défait

Cette nuit là vers deux heures du matin je me suis entendue dire à une patiente "il ne faut pas venir dans cet hôpital pour les urgences traumato", et tout de suite, pouf, un coup dans le bide. En vrai, non, il ne faut surtout pas venir dans cet hôpital là. Les chefs des urgences ne vont pas voir les patients et ce sont les externes qui doivent faire les transmissions ordres-du-chef vers patient-paumé-qui-attend-son-diagnostic, rares sont les médecins qui sortent de leur lit pour regarder les radios autrement que sur l'écran de leur téléphone et un patient en box de déchocage peut y rester trois heures sans que personne ne s'inquiète de savoir si il a été vu. Mais voilà, est ce que j'ai le droit de dire ça à un patient, de juger des gens bien plus avancés que moi en médecine, de m'exclure de cette hiérarchie bien huilée où jamais, au grand jamais, on n'ose aller contre son chef ? Je ne sais pas ce qui est bien, mais je n'ai plus envie d'accepter ces petites maltraitances. Avec A. on se demandait où était notre place pendant la visite du matin, celle où on entre dans les chambres à huit ou neuf pour décoller le pansement d'une cicatrice et dire trois mots au patient. Je crois que toutes les deux on l'a choisie, bon gré mal gré, et tant pis pour ce que certains chefs en pensent. Notre place c'est remettre la couverture sur les jambes de celui qui a froid, c'est repousser la porte de la salle de bain pour laisser le voisin faire sa toilette, c'est remettre la table du petit déjeuner et sortir en dernier derrière le balais des médecins.

J'expérimente un nouveau stade de fatigue chronique, il faut croire que les neuf mois d'externat commencent à peser sur mon dos. Je n'entends désormais plus mon réveil, moi qui bondissait hors du lit, je suis allée dans le mauvais service un matin, marchant machinalement sans regarder où mes pas me portaient et je me suis endormie au bloc, debout, les deux écarteurs bien serrés entre mes mains. Pouf, ma tête qui tombe sur ma poitrine, et aussitôt la relever, soudain très réveillée, de peur que quelqu'un m'ait vue. Mais j'ai trop besoin de ces moments en tête à tête avec un livre [je me suis remise à lire, incroyable] ou une série [et ne parlons pas des choix de séries] pour me coucher tôt. Hier soir j'ai même poussé jusqu'à aller à un restaurant où on mange en plein Paris au milieu des oliviers et du chant des grillons. Celle qui m'accompagnait m'a dit "et à part médecine, c'est quoi tes projets ?" et, évidemment, je n'ai pas pu répondre, alors ce n'est vraiment pas maintenant que je vais me remettre à dormir parce que j'en veux, des projets. Là tout de suite, ils se résument à m'octroyer quatre jours de vacances sans ouvrir un livre avec des radios où je ne vois rien, sans planning de garde à compléter, sans réveil. & ça va être b-i-e-n.



mardi 18 juin 2013

Ce week end, alors qu'on mangeait une pizza avec A. face aux falaises d'Etretat en attendant ses amis de longue date, j'ai réalisé le bonheur que l'on a de retrouver ceux qu'on aime. De pouvoir serrer dans ses bras les personnes que l'on chérit. Et, comme à chaque fois que je pense à ceux qui me manquent, ma grand mère et tous les souvenirs d'enfance qui l'accompagnent ont resurgit. Quand j'étais en troisième un soir ma mère m'a annoncé le visage rouge de larmes que sa maman était morte, pour de vrai, alors qu'à peine un mois avant on fêtait noël tous ensemble et que je découvrais dans un coin les petits paquets qu'elle avait emballés en plus en secret pour nous faire encore plus plaisir. Je n'ai pas pleuré ce soir là ni le jour de l'enterrement où j'ai lu le texte écrit en son hommage dans l'église glaciale, ni le jour suivant où il a fallu retourner au collège et expliquer la raison de mon absence, ni celui d'après. Mais j'ai arrêté de manger la moitié des choses que j'adorais jusque là du jour au lendemain et je crois que c'est là que la première fêlure s'est faite, là profond dans mon coeur. Elle venait me chercher le mercredi au collège et je la guettais de la fenêtre de la classe. Souvent je mettais l'écharpe multicolore qu'elle m'avait tricotée, pour lui faire plaisir. Quand je dinais chez elle c'était toujours soupeàlacourgette-coquillettes-glace et ensuite un pot (entier) de crème de marron dégusté à la cuillère devant des épisodes de Charlot ou Tintin. Elle était une constante dans ma vie, la moins malade de mes quatre grands parents, celle qui ne s'écoutait pas et ne voulait jamais embêter les autres avec ses propres souffrances, et comme elle l'espérait personne ne s'est rendu compte qu'elle allait mal jusqu'au jour où. Elle n'aurait pas dû, comme si il y avait une logique, être la première à disparaitre de ma vie. Et ça fait mal de découvrir à quatorze ans que la logique s'en fout des gens qu'on aime. Quand ma mère va voir la dame avec qui elle discute je sais qu'elles parlent de cette transmission que lui a fait ma grand mère, quand j'allais voir la dame sans divan elle m'a tout de suite demandé quel métier elle exercait, et je sais, oh oui je le vois chaque jour, qu'elle imprègne mes actions, qu'elle me suit à chaque pas que je fais. Quand tout ce qui pourrait me réconforter ce sont des compotes pomme-chataigne, quand l'odeur de la lavande fait s'emballer les ascenceurs dans mon ventre, quand j'ai versé une larme salée dans la toute première soupeàlacourgette que j'ai eu plaisir à remanger depuis elle, il y a deux étés, quand je dis oui à tout le monde alors que ma tête me hurle de répondre non, quand je suis beaucoup trop exigeante avec moi même, et quand je pense aux gens que j'aime. A chaque fois. 


lundi 10 juin 2013

Être celle armée de joie

Le réveil à cinqheuresquarantecinq est toujours une torture. J'ouvre les rideaux et il fait à peine jour, jour bleu-pâle depuis peu et ça me donne la force de sortir de mon lit après les nuits entrecoupées de réveils à cause de cette boulauventre de stress. Ce stress qui s'insinue entre mes pores, qui s'évacue dans mes larmes et laisse des traces rouges sur ma peau, juste là sous mon collier nuage. Je n'ai pas peur mais je stress, pour rien et surtout pour tout, est ce que c'est possible ? Je dois l'avouer, le stage que je redoutais tant s'avère n'être finalement pas si pire. Il faut croire que cela tient vraiment aux internes parce que mes copines m'en avaient parlé comme d'un enfer. Il suffit d'un bonjour, d'une porte tenue, d'yeux qui me sourient au bloc entre le masque et la charlotte pour m'encourager quand je fais des points mal assurés. En consultation un monsieur me glisse entre deux radios "et gardez votre sourire, mademoiselle" après m'avoir fait rire à parler du schnaps turque qu'il veut absolument faire goûter au médecin qui l'a opéré et lui a rendu un genou qui se replie et redéplie à son bon vouloir. Je souris parce que j'aime les histoires de gens. La raison de leur venue aux urgences qui cache une tout autre inquiétude, les petites anecdotes qu'ils glissent entre deux motifs de consultation, les quelques phrases prononcées sur le pas de la porte juste avant de partir, les histoires de famille, les histoires de régions, les confidences partagées. Souvent quand je déjeune avec des gens qui ne sont pas externes ils me demandent de raconter les patients et je crois que je pourrais en parler des heures [sans briser le secret médical, évidemment]. J'ai une tendresse infinie pour ces parenthèses de vie que j'ai l'occasion de partager, juste un instant.

Alors que deux jours sans stage s'annoncaient j'ai eu envie d'aller embrasser mon filleul. J'ai demandé son avis mon père qui m'a dit que c'était une petite folie mais qu'après tout pourquoi pas, j'ai appelé A. pour l'entendre prononcer qu'il pensait que j'en étais capable, j'ai écarquillé les yeux quelques minutes devant mappy qui faisait défiler les centaines de kilomètres que j'allais devoir conduire toute seule, j'ai mis des livres dans mon sac et je suis partie. Le GPS m'a fait éviter l'autoroute et doubler mon temps de trajet et alors que je traversais des petites routes de campagne bordées de champs de coquelicots et de colza, la radio volume vingt pour me tenir éveillée, je me suis dit que je touchais du doigt la pleine satisfaction. Les chansons qui passaient faisaient écho à mes années lycées, le soleil me forçait à plisser les yeux à travers les lunettes, j'allais pouvoir entendre mon filleul dire ses premiers mots. Il restait trois heures de route alors que j'aurais du en mettre deux en tout, oui, et alors, est ce qu'on compte ses heures pour arriver au bonheur ?


& merci, merci, merci pour tous vos petits mots sur l'article précédent. Je n'ose pas répondre que je suis touchée à chaque fois, ça ferait un peu niaise hein ?, mais à toutes, merci. 

vendredi 31 mai 2013

Même au siècle prochain j'en parlerai encore

Mai. Ce mois en pointillé, découpé entre les deux stages [celui où on voudrait rester, celui où on voudrait ne pas trop mettre les pieds]. Ce mois qui teste notre résistance en nous envoyant des litres de pluie sur le visage, des gouttes qui font friser les cheveux et rougir les joues quand je cours le matin pour ne pas arriver en retard au staff. La pluie, toujours, quand je sors de ces heures de bloc passées debout à lutter contre moi même pour ne pas demander à sortir tant j'ai mal au dos, qui me donne l'impression que rien n'a bougé depuis tout à l'heure et que c'est bon, allez, on peut commencer la journée. Mai et les kilomètres passés dans ma voiture, moitié fierté de cette liberté nouvelle, Vanessa Paradis à fond et fenêtres ouvertes, moitié à pousser des hurlements à chaque difficulté.
Juin et le week end à Etretat qui approche à grands pas, les idées folles de ces villes nordiques si jolies en photo qu'on aimerait aller voir en vrai et en amoureux. 
Septembre. Septembre dernier dont je parle comme si c'était hier, il y a quelques semaines ou au plus deux ou trois mois. Je n'arrive pas à croire qu'on a déjà fait le tour du cadran depuis ces journées ensoleillées à profiter, trainer, flâner. Il y a presque un an je me découvrais, j'apprenais à me considérer comme une vraie personne de qui il faut s'occuper, de qui il faut prendre soin, et pas seulement comme une enveloppe corporelle qu'on ballade au grès des vents. Septembre, mon an zéro. 
Il y a presque un an aussi j'écrivais le premier article sur ce blog, un soir pluvieux de juin, pour déverser en mots cette énergie que je sentais renaître au creux de mon ventre. Je n'aurais pas cru que des gens me liraient depuis, resteraient dans ces pages. Si vous me laissiez un tout petit mot pour l'occasion juste pour dire que vous êtes passés par là j'avoue que ça me réchaufferait les matins de pluie. Alors...

mardi 14 mai 2013

Au départ au départ c'est toujours le mois de mai

Le bruit de mes ballerines et celui des talons de ma mère sur les pavés d'un trottoir parisien. On va être en retard au concert d'Alex Beaupain parce qu'on est allées boire des bières au lieu de se faufiler dans la queue mais on rigole comme deux copines en courant entre les passants. Elle blague avec le monsieur qui vérifie les billets et je la trouve à l'aise, plus détendue que ce qu'elle montre habituellement. En cherchant notre place dans la salle on se demande si sa blogueuse préférée pourrait être là, et elle y est (!), deux rangs devant le notre. Son sourire quand elle revient s'asseoir près de moi après être allée lui parler, et l'instant où je perçois des paillettes dans ses yeux sont précieux, très. Pendant l'entracte on parle des choses qui nous font peur et je réalise que moi qui d'habitude ne répond que "des-guèpes-et-des-chiens" j'ai plein, plein plein, de peurs. La plupart comment par le prénom d'un garçon et je voudrais les effacer d'un coup de chiffon, quand même, se tordre le ventre et se fendre la tête avec ces interrogations, quand même, ça serait plus simple sans. Guéris toi vite de tes peur, ne deviens pas comme moi malade d'angoisse, elle me dit. 

Dans le bus qui rentrait d'Amsterdam, mon casque blanc sur les oreilles et les yeux rivés sur les immenses champs jaunes qui brillaient sous la pluie, je pense à ce drôle d'âge qui est le mien. On me l'a demandé deux fois durant le week end et j'ai répondu vingt ans, les deux fois. Je suis bloquée là bas, je crois que les chiffres qui s'ajoutent me semblent trop grands. Le syndrôme de Peter Pan, j'ai toujours aimé cette expression, certains jours peut être, et pourtant j'ai l'impression d'avoir plus grandi en un an qu'en toutes les années dont je me souviens (il faut dire que j'ai tendance à oublier les années passées, les souvenirs heureux s'effacent plus vite et c'est souvent mon amie L. qui doit me les raconter à nouveau, en pestant un peu). Je ne sais plus combien j'ai d'hivers derrière moi, mais pour la première fois je crois je n'ai pas peur des prochains. Quand on me demande ce que je veux faire quand je serai grande je connais ma réponse et je n'écoute pas ceux qui disent que c'est difficile/pas pour une fille/incompatible avec une famille. Je verrai bien et ça ira, hein ? 

J'attends patiemment les rayons de soleil, je profite de ces semaines étranges où je ne suis pas submergée par les cours à ingurgiter (je veux dire, j'ai des cours à ingurgiter, mais les excuses pour ne pas le faire gagnent en ce moment), je cuisine des gateaux à la banane et des mousses au chocolat, je vais nager et je redécouvre le plaisir de sentir que mes muscles ont travaillé, je laisse couler les jours entre mes doigts, juste un peu, le temps de profiter. 


dimanche 5 mai 2013

Un pantalon vert en papier taille M, un haut vert en papier taille S, mes indispensables bas de contention tout sauf sexys, un débardeur caché sous le tout pour ne pas trop grelotter, les crocs oranges taille 42 puisqu'il ne restait qu'elles, une charlotte verte qui étouffe mon chignon, un masque bleu attaché pas trop serré pour ne pas étouffer, ajusté sur le nez pour ne pas le perdre quand je baille. Quand s'ouvre la porte coulissante, après les mains décapées par le savon et la brosse et les deux passages de gel hydroalcoolique, une casaque taille M bleue, je fais attention à ne rien toucher, une première paire de gants taille six-et-demi-silvouplait-merci, le noeud de la casaque stérile et la deuxième paire de gants.   
Je me faufile à ma place près de l'interne, on m'amène une petite estrade sur laquelle je me hisse, la tête dévissée pour essayer d'aperçevoir quelque chose. Les mains entre le nombril et les seins, pas en dessous ça désterilise, pas au dessus ça désterilise, il ne faut surtout rien attraper, laisser tomber ce qui glisse, ne pas frôler de trop près les anesthésistes ou les panseuses. 
"Mais elle s'endort l'externe ?". Non je ne m'endormirai pas, je vais tenir je vais tenir je vais tenir, je suis à côté de vous qui ne me parlez pas et je pense, je réfléchis, j'imagine des choses. Je ne peux pas vous poser de question parce que je ne saurais même pas quoi demander, je ne comprends absolument rien, je ne sais même pas où on est dans le ventre du patient je ne sais pas pourquoi il est sur cette table même si j'ai vu le titre de l'opération. Quand je suis entrée il était endormi, quand je sortirai il ne sera pas réveillé, je n'entendrai jamais sa voix et ne retiendrai pas son visage. 
Quand l'horloge transforme les secondes en heures interminables et que le seul bruit du bistouri électrique ne suffit plus à maintenir ma tête dans la pièce je descends de l'estrade et vais relire le dossier, et je cherche les analyses psy, les évaluations des aidants, les interrogatoires de la famille, le consentement éclairé du donneur qui explique toutes les raisons qui l'ont poussé à donner un bout de ses organes pour garder en vie près de lui celui que le chirurgien découpe. Tout ce qui peut rendre un peu d'humanité au corp ouvert et plein de sang, pour retrouver des histoires, pas seulement des organes. 
Je comprends qu'on puisse aimer ça, ouvrir-découper-brûler-recoudre, agir directement sur le patient, être minutieux et prendre le temps, mais moi j'ai besoin de parler, de créer un contact avec les gens et d'échanger ; je m'en fous de leurs viscères, je veux voir leur visage. ça me fait me sentir vivante de me dépècher aux urgences et je déteste plus que tout attendre quarante minutes entre deux blocs parce qu'on doit sortir le premier patient-laver-stériliser-rentrer le second patient-l'endormir. Je veux retourner en consultations, je veux voir des émotions, je veux essayer de rassurer (ou appeler le chef pour rassurer, soyons honnêtes), je veux me faire engueuler parce qu'on prend le temps d'expliquer, je veux voir des patients repartir soulagés, je veux pouvoir p-a-r-l-e-r. [plus que cinq mois] 



samedi 27 avril 2013

Après moi le déluge, après moi la pluie

Je bois des litres de tisane organic detox, celle qui a la jolie boite avec des nuages prunes, envoyée par Elise. J'ai allumé ma bougie préférée, accroché mes nouvelles cartes postales dessinées par Sofia, et je découvre Alex Beaupain sur les conseils de Anne. Le samedi après midi les révisions sont toujours difficiles et mes envies de cocooning sous la couette [puisque finalement le cocooning au soleil dans les parcs n'est pas pour tout de suite] prennent le dessus. Je fais des plans sur la comète pour cet été et je remplis mon carnet d'envies (Bruxelles - Barcelone - Londres). Jeudi soir, alors qu'on était allongés sur le petit lit à trouver toutes les raisons du monde pour ne pas aller réviser il m'a dit qu'il voulait que je vienne en vacances avec eux, moi aussi, à l'autre bout de la terre. Alors forcément ça me donne le tournis, forcément j'en meurs d'envie et forcément je ne peux pas m'empêcher de penser "et si...", mais j'ai dit oui. J'ai dit oui aussi quand la dame du permis m'a appelée pour me demander si je voulais le passer dans 48h, alors que normalement il me restait deux mois de préparation, et j'ai bien fait puisque j'ai maintenant le droit de nous emmener en week end à la mer quand je veux - alors il va y en avoir, prochainement, des crèpes sucre-citron. Il y aura aussi un week end au Luxembourg pour le mariage de la grande soeur de L. et ça me fait tout bizarre de me dire qu'elle a une maison, un mari (un m-a-r-i !), et seulement trois ans de plus que nous, alors il y aura aussi la robe à acheter et il y aura les confettis, le champagne et surement les yeux mouillés de L. au milieu des sourires. C'est un bel été qui se prépare en parallèle des blocs dans lesquels je serai enfermée tous les matins et de la chirurgie de bourrin à laquelle je voudrais tant ne pas assister. Un très bel été. 

les cartes de Sofia sont ici

samedi 20 avril 2013

Fermez la parenthèse

C'était un dimanche de mai 2012, un matin ensoleillé où le petit déjeuner avait été pris les pieds nus dans les paquerettes de son jardin. La soirée de la veille s'était terminée dans les larmes, celles qui ne s'arrêtent plus et se rappellent en hoquets jusqu'à tard dans la nuit, mais ce matin là on avait fait comme si de rien n'était, pour de faux. Je me rappelle de la chaleur, de ma robe à fleurs (évidemment) que j'ai ensuite cachée au fond de mon placard pendant des semaines, du dîner pâtes-tomates cerises-légumes du soleil. Le soir mon petit monde déjà bien brinquebalant s'écroulait, et même si ce n'est tellement rien par rapport à d'autres chagrins d'amour, celui là m'avait semblé insurmontable, même si... Dimanche dernier, avril 2013, j'ai à nouveau enlevé mes ballerines dans ce même jardin et laissé mes pieds se faire chatouiller par les mauvaises herbes. 


Double incidence #2

(un autre texte écrit il y a 2 ans. Je crois que j'ai besoin de laisser une trace de la P1 par ici, ces deux années qui m'ont tellement changée)

Il est 6h43, j’arrive devant la fac. Cette fois ci Elle n’est pas là, j’ai réussi à arriver avant. Je savoure ma petite victoire, on se réjouit de peu en P1. Il doit faire 2°, j’ai froid, même avec mes gros pulls de plouc superposés. Je me colle à la porte. Celle de gauche, toujours, j’ai repéré que c’était celle là qui ouvrait le plus souvent en premier, quelques secondes avant l’autre. Du coup Elle sera obligée de se mettre à celle de droite, bien fait.

Elle arrive, on ne se parle pas. Deux filles face l’une à l’autre dans le froid et la nuit, chacune accrochée à sa porte, guettant les nouveaux arrivants.

On est de plus en plus. J’ai dû coincer mon bras dans la poignée pour être sure de ne pas être poussée. Une fois j’ai fait un malaise, du coup maintenant j’amène des compotes, en cas de coup de barre. Heureusement que la porte n’avait pas ouvert quand j’étais par terre la fois du malaise, sinon j’étais écrasée. Je connais une fille qui s’est faite piétiner par son meilleur ami, elle ne pouvait plus marcher, mais au moins il lui avait gardé une place.

Serrée, écrasée, compressée, et la lumière s’allume dans le couloir. Les appariteurs vont arriver. Je sens les msucles de mes jambes se tendre. Je n’ai aucune force, des cernes de 3km, mais je sais que le moment où je vais faire mon sport de la semaine se prépare.

On guette le son des clés, les pas, l’ombre d’un des deux types qui chaque matin se prend une horde d’étudiants fous dans la face, et qui répète mollement à chaque fois « calmez vous, doucement, youhou, doooouuuucement ».

Et il arrive. Il se place à mi chemin entre les portes, laquelle ouvrir en premier, gauche, droite ? Une fois de plus j’ai bien choisi, c’est la gauche, pif paf dans ta face, on se réjouit de peu en P1. Il rentre la clé dans la serrure, l’adrénaline monte, je m’agrippe à la porte, je mets toute mes forces pour ne pas me retrouver du mauvais côté de la vitre, puisque les portes s’ouvrent vers l’extérieur, je pousse, je bouscule, et je rentre. Je cours, avec mes deux sacs qui me battent les jambes et mon endurance de mamie octagénaire, je cours et je monte les escaliers en manquant de tomber. J’arrive tout en haut de l’amphi, je lance mon écharpe, mon sac, mon ordinateur, pour avoir les 3 places à côté de la prise.

J’ai réussi, je m’éffondre. J’ai mes places, il est 7h30. Les filles arriveront pour 8h. Demain je dormirai, ce n’est pas à moi de prendre les places, et mercredi prochain, je serai là à 6h43.

La journée peut commencer.

mercredi 3 avril 2013

Dear you, sweet sixteen

A toi,
**
à toi que j'ai été il n'y a pas si longtemps et à qui je repense avec une pointe de tendresse - bien que je ne regrette pas une seule seconde ton époque. A vous, mes seize ans et mes espoirs déçus de l'époque. 
Ce n'était pas facile, hein, d'abandonner tout ton univers pour débarquer dans ce grand lycée sans tes copines, sans ton groupe rassurant avec qui tu refaisais le monde. Tu te rappelles le premier cours, cette présentation où tu avais retenu tes larmes de justesse en griffonant les slogans qui habitaient tes journées sur ton agenda décoré avec amour pendant l'été ? Tu te souviens du banc où tu retrouvais le seul garçon vestige de ton collège à la récréation, ce même banc où tu t'étais battue avec un crétin qui vous avait insultés ? Tu te souviens de ton horreur pour les maths et de ce professeur chauve qui t'avais transmis son amour pour la physique ? Tu te souviens de ta place sur le plan de classe, entre O. lafillelaplusbelledumonde que tu admirais et P. le garçon que tu observais de loin ? 

Un jour tu avais embrassé ton amoureux, ce mec qui connaissait tout de toi et que les autres appelaient "Nirvana" - époque rock and roll oblige - et quelques secondes après tu avais eu cette pulsion qui  te pousse à tout détruire et tu lui avais dit que c'en était fini, de votre drôle d'histoire. C'est peut être là finalement que tu avais commencé à avoir ces disputes avec ton propre esprit, ces moments où tu places ta vie sur un fil, où tout peut basculer d'une seconde à l'autre. Je crois qu'avec du recul, tu n'allais pas très bien, vraiment pas très bien. Un soir où soudain tu avais réalisé l'ampleur de cette tristesse enfermée, où ton corps te semblait dégoutant et où tu aurais voulu être plus forte, encore plus forte, toujours plus forte, tu avais trouvé une manière de te défouler. Tu avais appris à cacher les cicatrices sous tes tonnes de bracelets brésiliens et à trouver des explications complètement farfelues mais qui satisfaisaient ceux qui les appercevaient. 

Mais toi, tu le sais, il y avait aussi un tas de rêves qui t'habitaient. Tu voulais devenir cardiologue, tu trouvais ça joli comme image réparer les coeurs des gens et pourtant tu préfèrais t'imaginer sur une Vespa, keffieh au vent, allant à la Sorbonne (dont tu ne connaissais que le nom, d'ailleurs) que dans un bloc opératoire. Tu avais découvert la Corse et ta passion pour cette île m'est restée, aujourd'hui encore quand je n'arrive pas à m'endormir je me rappelle cette plage. Tu voulais être grande et faire cequejeveux, tu te sentais tellement libre quand tu allais sur la mobylette (sans casque, pfff) de cette fille et que vous séchiez les cours... Tu te souviens que tu ne voulais pas boire une seule goutte d'alcool et que tu détestais la nourriture japonaise [ha-ha] ? Tu noirçissait déjà des pages de mots, par contre. C'était ton carnet intime qui avait le droit de recueillir tes milliards de listes, tes lettres à ton amoureux perdu, le récit de tes vacances en colonies - ces moments de bonheur intense.
Tu ne savais pas ce que tu allais devoir traverser bientôt, bien tôt, bien trop tôt. On n'en parlera pas, hein. Mais tu as réussi, et je suis là aujourd'hui.

ps : tu sais, ta liste des chosesàfaireavantdemourir, je les ai tous faits, même ceux pas encore cochés à l'époque (claquer quelqu'un qui m'énerve, me trouver mince, aller en boîte, me dire que je suis heureuse) & surtout, j'en ai rajouté plein plein plein.
pps : quand tu écrivais La vie est belle sans trop y croire sur ton Eastpack noir couvert de pins, tu avais raison. Oui elle est belle, si tu savais


Seize ans, Corse 
inspiré de cet article