vendredi 31 mai 2013

Même au siècle prochain j'en parlerai encore

Mai. Ce mois en pointillé, découpé entre les deux stages [celui où on voudrait rester, celui où on voudrait ne pas trop mettre les pieds]. Ce mois qui teste notre résistance en nous envoyant des litres de pluie sur le visage, des gouttes qui font friser les cheveux et rougir les joues quand je cours le matin pour ne pas arriver en retard au staff. La pluie, toujours, quand je sors de ces heures de bloc passées debout à lutter contre moi même pour ne pas demander à sortir tant j'ai mal au dos, qui me donne l'impression que rien n'a bougé depuis tout à l'heure et que c'est bon, allez, on peut commencer la journée. Mai et les kilomètres passés dans ma voiture, moitié fierté de cette liberté nouvelle, Vanessa Paradis à fond et fenêtres ouvertes, moitié à pousser des hurlements à chaque difficulté.
Juin et le week end à Etretat qui approche à grands pas, les idées folles de ces villes nordiques si jolies en photo qu'on aimerait aller voir en vrai et en amoureux. 
Septembre. Septembre dernier dont je parle comme si c'était hier, il y a quelques semaines ou au plus deux ou trois mois. Je n'arrive pas à croire qu'on a déjà fait le tour du cadran depuis ces journées ensoleillées à profiter, trainer, flâner. Il y a presque un an je me découvrais, j'apprenais à me considérer comme une vraie personne de qui il faut s'occuper, de qui il faut prendre soin, et pas seulement comme une enveloppe corporelle qu'on ballade au grès des vents. Septembre, mon an zéro. 
Il y a presque un an aussi j'écrivais le premier article sur ce blog, un soir pluvieux de juin, pour déverser en mots cette énergie que je sentais renaître au creux de mon ventre. Je n'aurais pas cru que des gens me liraient depuis, resteraient dans ces pages. Si vous me laissiez un tout petit mot pour l'occasion juste pour dire que vous êtes passés par là j'avoue que ça me réchaufferait les matins de pluie. Alors...

mardi 14 mai 2013

Au départ au départ c'est toujours le mois de mai

Le bruit de mes ballerines et celui des talons de ma mère sur les pavés d'un trottoir parisien. On va être en retard au concert d'Alex Beaupain parce qu'on est allées boire des bières au lieu de se faufiler dans la queue mais on rigole comme deux copines en courant entre les passants. Elle blague avec le monsieur qui vérifie les billets et je la trouve à l'aise, plus détendue que ce qu'elle montre habituellement. En cherchant notre place dans la salle on se demande si sa blogueuse préférée pourrait être là, et elle y est (!), deux rangs devant le notre. Son sourire quand elle revient s'asseoir près de moi après être allée lui parler, et l'instant où je perçois des paillettes dans ses yeux sont précieux, très. Pendant l'entracte on parle des choses qui nous font peur et je réalise que moi qui d'habitude ne répond que "des-guèpes-et-des-chiens" j'ai plein, plein plein, de peurs. La plupart comment par le prénom d'un garçon et je voudrais les effacer d'un coup de chiffon, quand même, se tordre le ventre et se fendre la tête avec ces interrogations, quand même, ça serait plus simple sans. Guéris toi vite de tes peur, ne deviens pas comme moi malade d'angoisse, elle me dit. 

Dans le bus qui rentrait d'Amsterdam, mon casque blanc sur les oreilles et les yeux rivés sur les immenses champs jaunes qui brillaient sous la pluie, je pense à ce drôle d'âge qui est le mien. On me l'a demandé deux fois durant le week end et j'ai répondu vingt ans, les deux fois. Je suis bloquée là bas, je crois que les chiffres qui s'ajoutent me semblent trop grands. Le syndrôme de Peter Pan, j'ai toujours aimé cette expression, certains jours peut être, et pourtant j'ai l'impression d'avoir plus grandi en un an qu'en toutes les années dont je me souviens (il faut dire que j'ai tendance à oublier les années passées, les souvenirs heureux s'effacent plus vite et c'est souvent mon amie L. qui doit me les raconter à nouveau, en pestant un peu). Je ne sais plus combien j'ai d'hivers derrière moi, mais pour la première fois je crois je n'ai pas peur des prochains. Quand on me demande ce que je veux faire quand je serai grande je connais ma réponse et je n'écoute pas ceux qui disent que c'est difficile/pas pour une fille/incompatible avec une famille. Je verrai bien et ça ira, hein ? 

J'attends patiemment les rayons de soleil, je profite de ces semaines étranges où je ne suis pas submergée par les cours à ingurgiter (je veux dire, j'ai des cours à ingurgiter, mais les excuses pour ne pas le faire gagnent en ce moment), je cuisine des gateaux à la banane et des mousses au chocolat, je vais nager et je redécouvre le plaisir de sentir que mes muscles ont travaillé, je laisse couler les jours entre mes doigts, juste un peu, le temps de profiter. 


dimanche 5 mai 2013

Un pantalon vert en papier taille M, un haut vert en papier taille S, mes indispensables bas de contention tout sauf sexys, un débardeur caché sous le tout pour ne pas trop grelotter, les crocs oranges taille 42 puisqu'il ne restait qu'elles, une charlotte verte qui étouffe mon chignon, un masque bleu attaché pas trop serré pour ne pas étouffer, ajusté sur le nez pour ne pas le perdre quand je baille. Quand s'ouvre la porte coulissante, après les mains décapées par le savon et la brosse et les deux passages de gel hydroalcoolique, une casaque taille M bleue, je fais attention à ne rien toucher, une première paire de gants taille six-et-demi-silvouplait-merci, le noeud de la casaque stérile et la deuxième paire de gants.   
Je me faufile à ma place près de l'interne, on m'amène une petite estrade sur laquelle je me hisse, la tête dévissée pour essayer d'aperçevoir quelque chose. Les mains entre le nombril et les seins, pas en dessous ça désterilise, pas au dessus ça désterilise, il ne faut surtout rien attraper, laisser tomber ce qui glisse, ne pas frôler de trop près les anesthésistes ou les panseuses. 
"Mais elle s'endort l'externe ?". Non je ne m'endormirai pas, je vais tenir je vais tenir je vais tenir, je suis à côté de vous qui ne me parlez pas et je pense, je réfléchis, j'imagine des choses. Je ne peux pas vous poser de question parce que je ne saurais même pas quoi demander, je ne comprends absolument rien, je ne sais même pas où on est dans le ventre du patient je ne sais pas pourquoi il est sur cette table même si j'ai vu le titre de l'opération. Quand je suis entrée il était endormi, quand je sortirai il ne sera pas réveillé, je n'entendrai jamais sa voix et ne retiendrai pas son visage. 
Quand l'horloge transforme les secondes en heures interminables et que le seul bruit du bistouri électrique ne suffit plus à maintenir ma tête dans la pièce je descends de l'estrade et vais relire le dossier, et je cherche les analyses psy, les évaluations des aidants, les interrogatoires de la famille, le consentement éclairé du donneur qui explique toutes les raisons qui l'ont poussé à donner un bout de ses organes pour garder en vie près de lui celui que le chirurgien découpe. Tout ce qui peut rendre un peu d'humanité au corp ouvert et plein de sang, pour retrouver des histoires, pas seulement des organes. 
Je comprends qu'on puisse aimer ça, ouvrir-découper-brûler-recoudre, agir directement sur le patient, être minutieux et prendre le temps, mais moi j'ai besoin de parler, de créer un contact avec les gens et d'échanger ; je m'en fous de leurs viscères, je veux voir leur visage. ça me fait me sentir vivante de me dépècher aux urgences et je déteste plus que tout attendre quarante minutes entre deux blocs parce qu'on doit sortir le premier patient-laver-stériliser-rentrer le second patient-l'endormir. Je veux retourner en consultations, je veux voir des émotions, je veux essayer de rassurer (ou appeler le chef pour rassurer, soyons honnêtes), je veux me faire engueuler parce qu'on prend le temps d'expliquer, je veux voir des patients repartir soulagés, je veux pouvoir p-a-r-l-e-r. [plus que cinq mois] 



samedi 27 avril 2013

Après moi le déluge, après moi la pluie

Je bois des litres de tisane organic detox, celle qui a la jolie boite avec des nuages prunes, envoyée par Elise. J'ai allumé ma bougie préférée, accroché mes nouvelles cartes postales dessinées par Sofia, et je découvre Alex Beaupain sur les conseils de Anne. Le samedi après midi les révisions sont toujours difficiles et mes envies de cocooning sous la couette [puisque finalement le cocooning au soleil dans les parcs n'est pas pour tout de suite] prennent le dessus. Je fais des plans sur la comète pour cet été et je remplis mon carnet d'envies (Bruxelles - Barcelone - Londres). Jeudi soir, alors qu'on était allongés sur le petit lit à trouver toutes les raisons du monde pour ne pas aller réviser il m'a dit qu'il voulait que je vienne en vacances avec eux, moi aussi, à l'autre bout de la terre. Alors forcément ça me donne le tournis, forcément j'en meurs d'envie et forcément je ne peux pas m'empêcher de penser "et si...", mais j'ai dit oui. J'ai dit oui aussi quand la dame du permis m'a appelée pour me demander si je voulais le passer dans 48h, alors que normalement il me restait deux mois de préparation, et j'ai bien fait puisque j'ai maintenant le droit de nous emmener en week end à la mer quand je veux - alors il va y en avoir, prochainement, des crèpes sucre-citron. Il y aura aussi un week end au Luxembourg pour le mariage de la grande soeur de L. et ça me fait tout bizarre de me dire qu'elle a une maison, un mari (un m-a-r-i !), et seulement trois ans de plus que nous, alors il y aura aussi la robe à acheter et il y aura les confettis, le champagne et surement les yeux mouillés de L. au milieu des sourires. C'est un bel été qui se prépare en parallèle des blocs dans lesquels je serai enfermée tous les matins et de la chirurgie de bourrin à laquelle je voudrais tant ne pas assister. Un très bel été. 

les cartes de Sofia sont ici

samedi 20 avril 2013

Fermez la parenthèse

C'était un dimanche de mai 2012, un matin ensoleillé où le petit déjeuner avait été pris les pieds nus dans les paquerettes de son jardin. La soirée de la veille s'était terminée dans les larmes, celles qui ne s'arrêtent plus et se rappellent en hoquets jusqu'à tard dans la nuit, mais ce matin là on avait fait comme si de rien n'était, pour de faux. Je me rappelle de la chaleur, de ma robe à fleurs (évidemment) que j'ai ensuite cachée au fond de mon placard pendant des semaines, du dîner pâtes-tomates cerises-légumes du soleil. Le soir mon petit monde déjà bien brinquebalant s'écroulait, et même si ce n'est tellement rien par rapport à d'autres chagrins d'amour, celui là m'avait semblé insurmontable, même si... Dimanche dernier, avril 2013, j'ai à nouveau enlevé mes ballerines dans ce même jardin et laissé mes pieds se faire chatouiller par les mauvaises herbes. 


Double incidence #2

(un autre texte écrit il y a 2 ans. Je crois que j'ai besoin de laisser une trace de la P1 par ici, ces deux années qui m'ont tellement changée)

Il est 6h43, j’arrive devant la fac. Cette fois ci Elle n’est pas là, j’ai réussi à arriver avant. Je savoure ma petite victoire, on se réjouit de peu en P1. Il doit faire 2°, j’ai froid, même avec mes gros pulls de plouc superposés. Je me colle à la porte. Celle de gauche, toujours, j’ai repéré que c’était celle là qui ouvrait le plus souvent en premier, quelques secondes avant l’autre. Du coup Elle sera obligée de se mettre à celle de droite, bien fait.

Elle arrive, on ne se parle pas. Deux filles face l’une à l’autre dans le froid et la nuit, chacune accrochée à sa porte, guettant les nouveaux arrivants.

On est de plus en plus. J’ai dû coincer mon bras dans la poignée pour être sure de ne pas être poussée. Une fois j’ai fait un malaise, du coup maintenant j’amène des compotes, en cas de coup de barre. Heureusement que la porte n’avait pas ouvert quand j’étais par terre la fois du malaise, sinon j’étais écrasée. Je connais une fille qui s’est faite piétiner par son meilleur ami, elle ne pouvait plus marcher, mais au moins il lui avait gardé une place.

Serrée, écrasée, compressée, et la lumière s’allume dans le couloir. Les appariteurs vont arriver. Je sens les msucles de mes jambes se tendre. Je n’ai aucune force, des cernes de 3km, mais je sais que le moment où je vais faire mon sport de la semaine se prépare.

On guette le son des clés, les pas, l’ombre d’un des deux types qui chaque matin se prend une horde d’étudiants fous dans la face, et qui répète mollement à chaque fois « calmez vous, doucement, youhou, doooouuuucement ».

Et il arrive. Il se place à mi chemin entre les portes, laquelle ouvrir en premier, gauche, droite ? Une fois de plus j’ai bien choisi, c’est la gauche, pif paf dans ta face, on se réjouit de peu en P1. Il rentre la clé dans la serrure, l’adrénaline monte, je m’agrippe à la porte, je mets toute mes forces pour ne pas me retrouver du mauvais côté de la vitre, puisque les portes s’ouvrent vers l’extérieur, je pousse, je bouscule, et je rentre. Je cours, avec mes deux sacs qui me battent les jambes et mon endurance de mamie octagénaire, je cours et je monte les escaliers en manquant de tomber. J’arrive tout en haut de l’amphi, je lance mon écharpe, mon sac, mon ordinateur, pour avoir les 3 places à côté de la prise.

J’ai réussi, je m’éffondre. J’ai mes places, il est 7h30. Les filles arriveront pour 8h. Demain je dormirai, ce n’est pas à moi de prendre les places, et mercredi prochain, je serai là à 6h43.

La journée peut commencer.

mercredi 3 avril 2013

Dear you, sweet sixteen

A toi,
**
à toi que j'ai été il n'y a pas si longtemps et à qui je repense avec une pointe de tendresse - bien que je ne regrette pas une seule seconde ton époque. A vous, mes seize ans et mes espoirs déçus de l'époque. 
Ce n'était pas facile, hein, d'abandonner tout ton univers pour débarquer dans ce grand lycée sans tes copines, sans ton groupe rassurant avec qui tu refaisais le monde. Tu te rappelles le premier cours, cette présentation où tu avais retenu tes larmes de justesse en griffonant les slogans qui habitaient tes journées sur ton agenda décoré avec amour pendant l'été ? Tu te souviens du banc où tu retrouvais le seul garçon vestige de ton collège à la récréation, ce même banc où tu t'étais battue avec un crétin qui vous avait insultés ? Tu te souviens de ton horreur pour les maths et de ce professeur chauve qui t'avais transmis son amour pour la physique ? Tu te souviens de ta place sur le plan de classe, entre O. lafillelaplusbelledumonde que tu admirais et P. le garçon que tu observais de loin ? 

Un jour tu avais embrassé ton amoureux, ce mec qui connaissait tout de toi et que les autres appelaient "Nirvana" - époque rock and roll oblige - et quelques secondes après tu avais eu cette pulsion qui  te pousse à tout détruire et tu lui avais dit que c'en était fini, de votre drôle d'histoire. C'est peut être là finalement que tu avais commencé à avoir ces disputes avec ton propre esprit, ces moments où tu places ta vie sur un fil, où tout peut basculer d'une seconde à l'autre. Je crois qu'avec du recul, tu n'allais pas très bien, vraiment pas très bien. Un soir où soudain tu avais réalisé l'ampleur de cette tristesse enfermée, où ton corps te semblait dégoutant et où tu aurais voulu être plus forte, encore plus forte, toujours plus forte, tu avais trouvé une manière de te défouler. Tu avais appris à cacher les cicatrices sous tes tonnes de bracelets brésiliens et à trouver des explications complètement farfelues mais qui satisfaisaient ceux qui les appercevaient. 

Mais toi, tu le sais, il y avait aussi un tas de rêves qui t'habitaient. Tu voulais devenir cardiologue, tu trouvais ça joli comme image réparer les coeurs des gens et pourtant tu préfèrais t'imaginer sur une Vespa, keffieh au vent, allant à la Sorbonne (dont tu ne connaissais que le nom, d'ailleurs) que dans un bloc opératoire. Tu avais découvert la Corse et ta passion pour cette île m'est restée, aujourd'hui encore quand je n'arrive pas à m'endormir je me rappelle cette plage. Tu voulais être grande et faire cequejeveux, tu te sentais tellement libre quand tu allais sur la mobylette (sans casque, pfff) de cette fille et que vous séchiez les cours... Tu te souviens que tu ne voulais pas boire une seule goutte d'alcool et que tu détestais la nourriture japonaise [ha-ha] ? Tu noirçissait déjà des pages de mots, par contre. C'était ton carnet intime qui avait le droit de recueillir tes milliards de listes, tes lettres à ton amoureux perdu, le récit de tes vacances en colonies - ces moments de bonheur intense.
Tu ne savais pas ce que tu allais devoir traverser bientôt, bien tôt, bien trop tôt. On n'en parlera pas, hein. Mais tu as réussi, et je suis là aujourd'hui.

ps : tu sais, ta liste des chosesàfaireavantdemourir, je les ai tous faits, même ceux pas encore cochés à l'époque (claquer quelqu'un qui m'énerve, me trouver mince, aller en boîte, me dire que je suis heureuse) & surtout, j'en ai rajouté plein plein plein.
pps : quand tu écrivais La vie est belle sans trop y croire sur ton Eastpack noir couvert de pins, tu avais raison. Oui elle est belle, si tu savais


Seize ans, Corse 
inspiré de cet article 

samedi 30 mars 2013

Quelle aventure, quelle aventure

Il est sept heures et  le réveil sonne sans que j'ai eu l'impression de dormir une minute. Peu importe le ciel gris, peu importe le froid la bruime le tram bondé, dans mon casque je révise La Superbe.
Il est neuf heures trente et il m'en reste trois avant de pouvoir m'enfuir de cette salle glacée. Au bloc j'ai appris à attendre. La patience qu'on découvre en laissant s'égrainer les minutes les unes après les autres, les yeux rivés sur l'horloge murale. Alors je pense, j'imagine, j'organise, j'invente. Je pense à Elise près de qui j'aimerais être pour rendre une autre attente bien moins longue, j'imagine tout ce que je ferai un jour bientôt j'espère, Barcelone, des crèpes au miel, une déclaration, j'organise mon travail en sachant qu'en rentrant chez moi je n'aurai qu'une envie [dormir] et que donc le planning [d'hépatogastro] passera à la trape, j'invente des plats dans les moindres détails pour ne pas m'endormir. 
Il est midi trente et j'arrache le masque qui m'étouffe, laisse mes cheveux sortir de cette casaque verte trop serrée. Pour la minute gourdasse je mets mon vernis-confetti dans le vestaire - je n'allais quand même pas aller à un concert les ongles transparents ! Je retrouve mes copines qui parlent des partiels avec angoisse, et je crois que je suis un peu à l'écart avec mes idées de voyages, ballades à Paris & retrouvailles. Depuis mai je n'ai plus peur devant mes copies, depuis mai je ne me laisse plus abattre par la petite voix qui dit tuvastoutrater, depuis mai je ne marche plus, j'avance
Il est quinze heure et je m'engouffre dans le métro avec cette fille que je ne connais presque pas. Paris à travers ses yeux, les miens à la recherche de jolies choses à lui faire découvrir. On glousse devant Mollard, on fait une tonne de photos ratées, on a les jambes lourdes mais on enchaine les magasins, encore un, juste un dernier. Elle me laisse à la grande gare le sourire aux lèvres. 
Il est dix-neuf heures et je retrouve la fille qui m'a fait aimer Benjamin Biolay pour aller le voir, lui, en vrai. Depuis le temps qu'on en parle. Je me rends doucement compte que c'est pour de vrai, que c'est ce soir, et que c'est complètement fou-fou-fou. Au premier rang je crois que je croise son regard et elle me crie au milieu de la chanson "c'est bon, tu peux mourir tranquille !". Les frissons qui me parcourent même les jambes, ses yeux qui brillent et la boule au fond de la gorge qui explose à la dernière chanson, cette chanson. 
Il est vingt-trois heures trente et mes bottes claquent sur le trottoir. Dans le métro les regards s'égarent sur la feuille que je tiens fermement dans ma main - les deux seules filles de la salle à avoir eu la liste des titres - et j'ai envie de rire à gorge déployée pour laisser sortir tout ce bonheur. Je marche vite dans Paris glacial, le long des quais j'ignore les voitures qui ralentissent bien trop près de moi pour trouver enfin un taxi qui me ramène à la maison. En passant près de la tour Eiffel elle se met à scintiller. Sur la Seine, à travers les vitres du taxi, dans mes yeux, les paillettes. 

Il est minuit. 

mardi 19 mars 2013

Et là y'a un coeur dessiné au stylo bille

Je tire mes rideaux les yeux à peine ouverts et, enfin, un rayon de soleil. Alors on dirait que c'est l'été, et la radio qui parle de pluie sur toute la France aujourd'hui, je ne l'écoute pas. Je saute à pieds joints les dernières marches de l'escalier, j'enfile mon snoodàpetitespaillettes et j'essaye d'attraper le bus. J'aime bien être mélangée à ces gens qui partent travailler si tôt le matin, oui, si tôt beaucoup trop tôt, et je m'amuse à leur imaginer des vies - le grand monsieur qui fait éclater de rire le tout petit bébé et qui garde le sourire aux lèvres jusqu'à son arrêt, cette dame très chic et trop maigre que je croise souvent, le monsieur roux aux toutes petites lunettes est ce qu'il est marié ?, la fille qui s'est maquillée en deux temps trois mouvements en face de moi et que j'observais fascinée par sa dextérité. 
Dans la journée on me sourit, on me dit merci et je m'en étonne, et je m'étonne d'être étonnée. J'ai déjà laissé derrière moi quelques idéaux sur l'hôpital et je n'en attends plus autant des gens qui m'encadrent, je prends simplement ce qu'ils veulent bien me donner. A l'hôpital et dans la vie, d'ailleurs. J'aimerais tellement enlever cette idée qui revient si souvent, trop souvent, qu'on ne m'aime pas. Mais elle reste bien accrochée, au creux du coeur et me dicte ne t'accroche pas n'en demande pas trop tu vois elle ne t'aime plus et c'est normal arrête d'esperer une réponse ça ne viendra pas, plus. 
Quand le service se vide c'est le moment de raccrocher ma blouse au porte manteau et de retrouver mes baskets. J'aime rentrer chez moi et savoir qu'il sera là, je ne sais pas à quel moment mais après tout, est ce que c'est si important maintenant ? Il me propose un restaurant surprise et des massages illimités pour se faire pardonner, et je ne peux que lui sourire, évidemment, parce que je crois que je n'ai jamais réussi à lui en vouloir pour de vrai, à 10, jamais. On se serre, on se colle, et je crois qu'on avance l'un à côté de l'autre pour la première fois même si bien sur il y a quelques faux pas. J'aime rentrer et savoir que je vais me retrouver, aussi, et ça c'est nouveau. La tisane dans mon lit, les deux oreillers pour moi et le bain chaud, même si dans l'eau je ne peux m'empêcher de scruter les courbures et les arrondis que je voudrais gommer, estomper un peu. Alors je fais des comptes dans ma tête, ça mouline, et je finis toujours par oublier, jusqu'au prochain bain.

L'autre jour au lieu d'aller en consultation on a grimpé au sommet de l'hôpital depuis lequel on voyait tout Paris, La Défense-Montmartre-Tour Eiffel-Tour Montparnasse, il faisait beau et les toits étaient encore recouverts de neige, et je me suis dit que je ne m'en lasserai jamais, jamais. Tant que je me réjouirai à l'idée de prendre la ligne 6, tant que j'aurai le sourire aux oreilles quand la rame sort du tunnel et qu'on découvre la Seine, tant qu'aligner des pas sur les quais me gonfle le coeur, tant que je me sens bien, ici. 


lundi 11 mars 2013

Double incidence

Brune, pâle, cernée.
Elle a avalé 54 cachets ce matin. Elle y pensait depuis longtemps, des problèmes familiaux, l’impression d’être un boulet pour les autres, l’envie de ne plus souffrir.
Elle a 20 ans.
Je suis en face d’elle. C’est moi qui tiens son dossier médical où sont écris les lettes T.S..
Je suis en blouse blanche, elle se noie dans la chemise bleutée de l’hôpital.
Même âge, même taille.
Elle est vite partie en consultation psy, j’ai continué à lire d’autres dossiers.
Sans oublier la chance que j’ai d’être de l’autre côté.

***

Il nous parle de son courrier qui met trop de temps à arriver.
De sa fiancée, du beau temps.
On regarde ses pansements, vérifie ses constantes.
Lui explique le déroulement d’un prochain examen.
Elle soulève le drap pour vérifier ses escarres.
Sous le drap, il n’y a rien.
Pas de jambe.

Un instant de déconcentration, et puis on se raccroche à ses paroles. Plus de jambes, mais et alors ?

***

Elle a une pyélonéphrite. Elle se tord de douleur, seule dans son box des urgences, attendant son amoureux qui doit arriver dans l’après midi. Elle souffre mais elle reste polie, me souriant quand je passe devant elle, répondant à mes questions de mini P2 qui demande, interroge, ausculte, mais n’apporte aucune réponse.
Soudain, je l’entends pleurer. Pleurer sans s’arrêter, toutes les larmes de son corps.
Le chef de service, qui d’habitude ne sort jamais de son bureau, lui a rendu visite.
C’est de sa faute à elle si elle est malade lui a-t-il dit. Elle fait n’importe quoi avec son corps. Elle sera malade toute sa vie, et va mourir du sida, ou de l’hépatite C. Inconsciente, négligente, irresponsable. Tant pis pour elle.

Vraiment, quelle idée d’avoir une pyélonéphrite ET des tatouages.

***

28 ans,
Roux, très pale, de grands yeux marrons mouillés.
Alcoolique.
Un foie tellement gros que même moi, petite p2, je l’ai senti.
 "Vous devez encore rester à jeun monsieur, au cas où on doit vous faire des examens complémentaires."
 "Mais arrêtez de m’embêter avec vos examens ! Donnez moi un cachet qui répare le foie et je rentre chez moi guéri !"
Monsieur, c’est à dire que… ce n’est pas aussi simple.

***

Homme d’une quarantaine d’année, dépressif, alcoolique chronique, gonflé, rouge.
Il pleure.
4 grammes d’alcool dans le sang à 10h30 du matin.
Polonais, il ne comprend pas ce qu’on lui dit. On essaye de lui faire un ECG, il lève le poing. Agressif, il a peur, il est seul.
« Ça va aller monsieur »
Il me tend la main.

(portraits écrits il y a 2 ans, lors de mes premiers stages de p2
Drôle d'effet de relire ça... )